Maria Fantappie, experte de la question kurde à Erbil

Pays : Irak

Tags : Kurdistan

Chercheuse à l’Institut français du Proche-Orient, Maria Fantappie est installée depuis six mois à Erbil. Cette arabophone d’origine italienne a dû quitter Bagdad après des menaces de mort et livre une analyse sans concession de la situation géopolitique de la région : “Une situation de négation des droits politiques et des droits culturels, surtout de l’utilisation et d’enseignement de leur propre langue.” Elle juge indispensable de se pencher sur ce nouvel eldorado du Moyen-Orient, tiraillé entre un secteur pétrolier en pleine expansion, un paysage démographique bouleversé et des tensions politiques lancinantes. Analyse.

L'essor kurde

"Dès que les événements en Syrie ont commencé, les Kurdes y ont vu une opportunité de demander leurs droits, niés pendant des décennies par le régime de Damas. Après quelques mois, cela s’est transformé en tensions entre les deux côtés : un côté supporté par le parti démocratique du Kurdistan, parti qui dirige aussi le Kurdistan irakien, présidé par Massoud Barzani. Et un par l’autre force politique kurde dans la région du Kurdistan, le parti des travailleurs du Kurdistan dont le leader et fondateur Abdullah Öcalan est fondamentalement basé en Turquie. Un tournant très important a eu lieu le 12 novembre 2013 lorsque le PYD a déclaré le début d’une administration kurde pour les régions kurdes de Syrie. C’est un changement important qui a mis à l’écart le parti des Barzani qui se trouve ici en Irak."

 

Un fossé entre les Kurdes d'Irak et de Syrie

"Les Kurdes de Syrie ont le sentiment d’être traités par les Kurdes d’Irak comme des citoyens de deuxième catégorie. Depuis plusieurs mois, les Kurdes de Syrie qui ne vivent pas dans des camps ont de plus en plus de mal à obtenir leur permis de séjour. Au bout d’un moment, ils restent ici sans permis de séjour donc lorsqu’ils se rendent chez un employeur pour chercher du travail, ils sont obligés d’accepter des conditions de travail défavorables. Ils doivent parfois accepter la moitié du salaire régulier et travailler le double car l’employeur leur dit qu’ils sont rentrés au Kurdistan d’Irak de manière irrégulière.

Ils ont un regard distancié sur les Kurdes d’Irak : ils les voient surtout comme des enfants gâtés, produits d’une société qui se construit de plus en plus à travers les revenus de la rente pétrolière et du capitalisme mais qui a complètement laissé à côté ce qui est la société, ce qui est la vie urbaine, la vie culturelle. Ils se sentent comme sans repères."

 

L'avenir du grand Kurdistan

"Le grand Kurdistan est une mosaïque, difficile à imaginer en tant que région telle qu’on la voit aujourd’hui. Le Kurdistan d’Irak est une région continuelle, avec une frontière entre la zone kurde et le reste du pays. En Syrie, ils sont éclatés d’un point de vue géographique et en plus ce n‘est pas vraiment dans l’esprit des Kurdes de Syrie de vouloir créer un Kurdistan indépendant, surtout pour les jeunes générations. Ce qu’ils veulent c’est surtout être reconnus en tant que Kurde avec des droits, ce que le régime n’a pas fait pendant des décennies. Avoir le droit de dire qu’ils sont Kurdes, qu’ils ont le droit de célébrer leurs fêtes, avoir le droit d’apprendre à écrire et enseigner leur langue.

La question est : le nationalisme kurde sera t-il plus important que les différences politiques et les alliances régionales ? Si ce n’est pas le cas, je pense qu’on ne pourra pas imaginer le Kurdistan du futur comme un Etat avec des frontières délimitées mais comme des régions, chacune gouvernée par son propre leadership. Et qui peut-être dans le futur pourrait former une confédération. Mais le Kurdistan en tant qu’Etat me semble être quelque chose de lointain, qui probablement n’aura jamais lieu. Jalal Talabani lui-même, le président irakien, disait que cet Etat est un rêve. Peut-être qu’il avait raison."

 

Discussion with Maria Fantappie, Iraq Analyst, International Crisis Group (Inside Middle East - Youtube)

Le site internet International Crisis Group

Cette interview a été réalisée dans le cadre du tournage du reportage à jouer "Réfugiés" dans le camp de Kawergosk en décembre 2013.