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L’Union européenne, impuissante face à l’autoritarisme d’Erdogan

Pays : Turquie

Tags : Erdogan, union européenne

L’échec du coup d’Etat en Turquie a d’abord suscité un soupir de soulagement unanime au sein de l’Union européenne : pour beaucoup d’Etats membres, la démocratie a gagné ce jour-là. Quelques jours après, c’est la crainte qui domine. Erdogan met en œuvre une purge sans précédent, vient de décréter l’état d’urgence pour une durée de trois mois et envisage de rétablir la peine de mort. Les critiques et les mises en garde fusent en direction du président turc. Mais mis à part une poignée de mots, que peut concrètement faire l’Union européenne pour éviter le basculement de la Turquie dans un autoritarisme sans limite ? ARTE Info a posé cette question au Docteur Winfried Veit, politologue et professeur à l’université de Fribourg. 

Erdogan vient de décréter l’état d’urgence. Cela signifie encore plus de pouvoir pour lui et pour son parti. En début de semaine, il a suggéré le rétablissement de la peine de mort. N’est-ce pas le moment pour l’Europe de réagir et de donner l’exemple ?

Dr Winfried Veit : On aurait dû agir depuis bien longtemps. Ce qu'Erdogan fait en ce moment était prévisible. Il y a dix ans, les Turcs laïcs avaient mis en garde : Erdogan a utilisé les critères de Copenhague -l’ensemble des conditions pour l'accession à l'UE de pays candidats- pour affaiblir ses adversaires nationaux. Résultat : désormais, il n’a plus de véritable adversaire en mesure de l’arrêter. L’Union européenne a trompé la Turquie en lui faisant croire l’avenir du pays était dans l’Europe et cela a renforcé Erdogan. Au lieu de prendre cette position, l’UE aurait tout simplement dû dire : Erdogan n’est pas notre homme. Ce qui me dérange particulièrement, c’est que les politiciens du SPD [le parti social-démocrate allemand], qui ont toujours soutenu la candidature de la Turquie à l’UE, réclament maintenant les sanctions les plus sévères.

 

Pour des raisons morales, l’Union européenne devrait envoyer un signe fort à la Turquie, mais la Turquie demeure un partenaire politique important, comme le récent accord sur les réfugiés le prouve. C’est là toute la question : faut-il pousser la Turquie à l’isolement et risquer de perdre un lien essentiel avec le Moyen-Orient ? Ou faut-il conserver autant que possible de bonnes relations avec ce pays, même à contrecœur ?

 

Comment l’Union européenne peut-elle réagir ?

Dr Winfried Veit : L’exemption de visa pour des courts séjours, promis par l’UE à la Turquie, a de toute façon été renvoyée aux calendes grecques. Elle ne représente pas une réelle menace pour Erdogan et sera plus une source de problèmes de l’UE qu’autre chose, car Erdogan pourra en profiter pour rendre l’accord avec l’UE caduc, ouvrir ses frontières et laisser partir des centaines de milliers de réfugiés en Europe. 

Les négociations pour l’adhésion de la Turquie à l’UE vont être suspendues : actuellement, plus personne n’y croit. Un gel des investissements ou un boycott commercial n’est pas une option. On ne veut pas perdre la Turquie et on ne veut non plus qu’elle se retourne vers l’Asie ou la Russie. Quel que soit le régime politique, la Turquie reste un pays important pour l’UE : pour des raisons pragmatiques, elle doit se réconcilier avec ce pays. Je ne vois donc pas de moyens concrets pour l’UE de faire pression sur la Turquie.

 

 

La Turquie est membre de l’OTAN depuis les années 1950. Dans le conflit syrien, l’UE et les Etats-Unis n’ont pas la même la position. Pourquoi l’OTAN a-t-elle besoin de la Turquie ?

Dr Winfried Veit : La Turquie est une pierre angulaire stratégique, un point géostratégique primordial entre l’Europe, l’Asie et le Proche-Orient. De plus, l’OTAN a ponctuellement accepté des régimes militaires, même s’ils n’étaient pas démocratiques. Malgré le positionnement différent de la Turquie dans les conflits syrien et irakien, le pays reste un partenaire important. En particulier en Syrie, où il y a eu un récent tournant, lorsqu’Erdogan a sollicité de nouveaux contacts avec Assad et qu’il s’est positionné contre l’organisation Etat islamique. La Turquie possède aussi la plus grande armée professionnelle de l’OTAN derrière les Etats-Unis avec sept cent mille soldats. Pour cette raison, exclure la Turquie de l’OTAN reste peu probable et les Etats-Unis s’y opposeraient de toute façon.

 

 

Dans quelle mesure l’Europe peut-elle critiquer la politique autoritaire d’Erdogan ? 

Dr Winfried Veit : Pour l’Union européenne, les préoccupations politiques et économiques dominent sur les considérations morales. Prenez la coopération entre l’UE et la Chine : les questions du respect de l’Etat de droit n’entre pas en ligne de compte. C’est le même schéma pour la Turquie. Même avec la Russie, l’Union européenne agit avec des pattes de velours. Ce serait dangereux pour l’Union européenne de tenir tête à la Turquie et de risquer de perdre un tel pays partenaire.

 

L’Union européenne est politiquement assez impuissante face à la Turquie. Est-ce que la crise actuelle ne serait pas une chance pour que l’Europe redore son blason et réaffirme ses principes moraux fermement ? 

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Dr Winfried Veit : Pour réveiller la conscience européenne, le Brexit pourrait être une première étincelle, et maintenant s’y ajoute la crise en Turquie. En Europe actuellement, il y a plusieurs désaccords hors de contrôle. D’un côté il y a les pauvres pays du Sud, endettés et de l’autre, les pays du Nord de l’Europe, qui dictent leur politique à tous. En plus de cela, il y a la contradiction interne entre l’est et l’ouest de l’Europe sur la politique migratoire. Et cela pose une question fondamentale : est-ce que dans dix ans l’UE existera encore ? Ce pourrait être précisément le point qui fera vaciller la situation et exploser l’Union en quelque chose de nouveau, comme une nouvelle union, plus petite, avec la France et l’Allemagne. Ces pays pourraient effectivement se recentrer sur des valeurs européennes et avoir de nouveau un réel impact sur la politique extérieure et de sécurité de l’UE.  

Actuellement, il y a peu d’espoir d’un rapprochement avec la Turquie. La décision d’intervenir politiquement contre la Turquie ou la Russie, ce sont des décisions de l’UE prises à Berlin et un peu à Paris… et non à Bruxelles. 

 

Erdogan est bien accroché à son poste et il a utilisé ce putsch pour renforcer sa position, notamment avec l’état d’urgence.

Dr Winfried Veit - 21/07/2016

Est-ce que le partenariat entre l’UE et la Turquie est compromis, tant que Erdogan reste au pouvoir ? 

Dr Winfried Veit : Erdogan est bien accroché à son poste et il a utilisé ce putsch pour renforcer sa position, notamment avec l’état d’urgence, qu’il va utiliser dans son propre intérêt, pour provoquer les règles du régime présidentiel. Il y a aussi d’autres possibilités pour garder le pouvoir après 2022, et de facto ne jamais lâcher son poste, comme Poutine peut le faire en Russie. Ou alors Erdogan introduit le concept de présidence à vie, ça peut s’imaginer maintenant. On doit s’accommoder du fait que la Turquie devienne un régime autoritaire et religieux. Il faudrait s’arranger pour résoudre ce problème de manière diplomatique. Moralement, on ne peut que critiquer l’action d’Erdogan. Pourtant une politique sévère, qui sanctionne la Turquie, ce ne serait pas dans l’intérêt des Européens. De plus, il y a en Turquie encore une grosse minorité démocratique et séculaire, que nous ne devons pas délaisser. 

Dernière màj le 28 septembre 2016