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Lula, figure déchue de la gauche brésilienne ?

Pays : Brésil

Tags : Amérique Latine, Politique

Le Brésil traverse depuis plusieurs mois une grave crise politique. Une grande manifestation de soutien à la présidente Dilma Rousseff, menacée de destitution, est prévue jeudi dans la capitale Brasilia. La dirigeante est dans une situation des plus instables après le départ mardi de son principal allié, le parti centriste PMDB, qui a fait voler sa coalition en éclats. Il ne lui reste que deux semaines pour convaincre au moins un tiers des députés du Congrès de voter contre la procédure d’impeachment dirigée contre elle. Dilma Rousseff est soupçonnée d’avoir minimisé le déficit public du Brésil dans les comptes du pays en 2014 et en 2015 et d’avoir tenté de faire rentrer au gouvernement son mentor, l’ancien président Luiz Inácio Lula da Silva (2003-2010), pour l’empêcher d’avoir affaire à la justice dans le cadre du scandale de corruption Petrobras. Que pensent aujourd’hui les Brésiliens de cette icone de la gauche, dont les sept années à la tête du pays ont été synonymes de justice sociale ? L’analyse de Gaspard Estrada, directeur exécutif de l’Observatoire politique de l'Amérique latine et des Caraïbes à Sciences Po.

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Le scandale Petrobras a-t-il terni la figure de Lula au Brésil ?

Gaspard Estrada : Il y a deux éléments dans la crise que traverse le Brésil actuellement : la question de qui va gouverner le pays et le rejaillissement de la crise sur l’image du PT [Parti des travailleurs, de gauche, dont font partie Lula et Dilma Rousseff]. Les révélations du juge Moro [qui mène l’enquête sur le scandale Petrobras] montrent qu’il y a un très vaste système de corruption, qui touche toute la classe politique.

L’ancien candidat à la présidentielle en 2014, Aecio Néves, est ainsi soupçonné d’avoir versé des pots de vin, mais il n’est pas mis en examen. La classe politique est discréditée et c’est un moment critique dans l’histoire du Brésil. La crise a un impact politique et médiatique, mais il faut rester très prudent sur ses conséquences. Lula n’a pas été mis en examen, ni placé en garde à vue. On ne peut pas tirer de conclusions tant qu’aucun jugement n’a eu lieu.

D’autre part, il y a une utilisation politique de l’agenda judiciaire. Dilma Rousseff et le PT cherchent à discréditer des membres de l’opposition en évoquant les soupçons qui pèsent sur eux, tandis que ces derniers cherchent également à les dénigrer. Le scandale a également mis à jour l’existence d’une comptabilité parallèle : plus de trois cents hommes politiques sont par exemple impliqués dans le scandale qui touche la principale entreprise de BTP du pays, dans les ramifications de l'affaire Petrobras. Cela a provoqué une vraie crise de confiance entre les Brésiliens et leur classe politique.

 

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De quand date cette crise ?

Gaspard Estrada : Cette crise vis-à-vis du politique n’est pas nouvelle. Il y a eu de grandes manifestations en 2013 au Brésil. La vie des habitants s’est améliorée pendant les années Lula, qui ont vu quarante millions de Brésiliens quitter la pauvreté. Mais il n’y a pas eu d’amélioration des services publics, alors que les impôts représentent 36% du PIB du pays, ce qui est dans la moyenne de l’OCDE. Ca a été le premier signal du ras-le-bol des Brésiliens. Il ne s’agissait pas d’une initiative politicienne, mais d’un mouvement spontané et horizontal. Le Brésil a eu une croissance négative (près de -4%) en 2015 et le chômage a presque doublé en un an. Les Brésiliens sentent que les avancées des années Lula s’effritent.

 

Quel héritage laisse Lula au Brésil ?

Gaspard Estrada : Il y a une vraie reconnaissance des avancées politiques apportées par Lula. Avec 40% d’opinions favorables selon un sondage récent, il reste un président historique du pays… Même si, depuis, cette popularité s’est sérieusement érodée. Lula a continué à être perçu comme un acteur fondamental de la vie politique brésilienne et il a, à ce titre, été associé à l’échec de Dilma Rousseff. Même s’il ne fait pas partie du gouvernement actuel, la notoriété négative de Dilma Rousseff a rejailli sur lui.

On parle désormais des acquis sociaux des années Lula au passé.

Gaspard Estrada - 30/03/2016

Aujourd’hui, le problème de la gauche brésilienne, c’est qu’on parle désormais des acquis sociaux des années Lula au passé. La présidente a fait de mauvais choix économiques, qui ont conduit à la récession du pays. Ce retour en arrière a été alimenté par la polarisation politique que connaît le pays depuis l’élection présidentielle de 2014. L’opposition essaye depuis de saper l’autorité de la présidente, qui n’a pas su gouverner et prendre les décisions qu’il fallait. On est donc à la jonction entre deux crises : il y a un scandale de corruption qui cristallise le malaise social et qui fragilise encore plus la présidence.

Dernière màj le 8 décembre 2016