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"L'Ukraine ne fait pas partie du marchandage contre Daech"

Pays : Ukraine

Tags : Ukraine, Russie, Syrie, Vladimir Poutine, Daech, terrorisme

Pour mener une guerre intensive en Syrie contre Daech, la France se tourne vers Vladimir Poutine afin de négocier l'élargissement de la coalition internationale. L'Union européenne avait voté de lourdes sanctions économiques contre Moscou, interdisant notamment la vente d'armes à la Russie. Mais la France demande aujourd'hui la levée de ces sanctions, ce qui soulève l'inquiétude des pays aux portes de la Russie : les Etats baltes, la Pologne, et bien sûr l'Ukraine. Interview.

Cyrille Bret

 

Cyrille Bret (@cy_bret) est maître de conférence à Sciences-Po Paris. Agrégé et docteur en philosophie, ancien élève de l'Ecole normale supérieure et de l'Ecole nationale d'administration, il a notamment enseigné à la faculté de sciences politiques de l'université de Moscou (MGU). Il co-dirige avec Florent Parmentier le site Eurasia Prospective, sur la géopolitique en Europe.

 

ARTE Journal : Des parlementaires français, et même le Premier ministre Manuel Valls, appellent à la levée des sanctions économiques contre la Russie. Est-ce que Daech n’est pas devenu le meilleur allié objectif de Vladimir Poutine sur le dossier ukrainien ?

Cyrille Bret : Il lui offre en tous cas une fenêtre d’opportunités pour sortir la Russie de son isolement par rapport à l’Ouest. Le génie du président russe est justement de réussir à s’en saisir. Réduire l’influence de Daech peut se faire en quelques semaines ou en quelques mois. Mais détruire Daech sera beaucoup plus long. Une fois que la première urgence sera traitée, on reviendra aux désaccords stratégiques et aux tensions entre l’Europe et la Russie : l’Ukraine n’en est qu’une partie. Les causes

 Il n’y a aucune raison que l’Europe et ses partenaires changent de point de vue sur l'Ukraine.

 

structurelles du désaccord avec la Russie persistent. Il n’y a aucune raison que l’Europe et ses partenaires changent de point de vue. La lutte contre Daech ne fera passer que provisoirement au second plan les différends énergétiques, les tensions territoriales et les zones d’influence.

L'Ukraine est-elle un levier pour négocier avec Moscou une coalition élargie contre Daech ?

 Poutine a autant besoin de Hollande que Hollande a besoin de Poutine.

 

Je ne pense pas que les tractations se fassent en ces termes-là. Poutine a autant besoin de Hollande que Hollande a besoin de Poutine. On a tendance à surestimer notre besoin de la Russie. En fait, Moscou a tout intérêt à ne plus être isolé dans la crise syrienne. Son unique allié avec Bachar al-Assad, c’est l’ancien Etat paria : la République islamique d’Iran ! Poutine a donc besoin d’alliés, ou au moins d’une neutralité bienveillante par rapport à la Turquie, et d’un intermédiaire vis-à-vis de l’Arabie saoudite. La France est bien placée pour remplir ce rôle. Le premier geste envers la Russie n’est donc pas la levée des sanctions économiques dues à la crise ukrainienne, mais simplement lui redonner le statut d’interlocuteur valable dans la région du Proche-Orient.

Quelle est alors la place réelle de l’Ukraine dans les négociations autour de la Syrie ?

A mon avis, pour l’instant elle est mineure. Malgré les inquiétudes bien légitimes qu’on entend à Kiev et dans la plupart des autres capitales à l’est de l’Europe, l’Ukraine ne va pas faire partie du marchandage sur le dossier syrien.

​  L’Ukraine ne va pas faire partie du marchandage sur le dossier syrien. 

 

N’oublions pas que le régime de sanctions a été décidé il y a plus d’un an. Or la première année est la période la plus efficace de ces sanctions. Après cette échéance, un pays trouve des stratégies de contournement contre ces mesures. La Russie a ainsi noué avec la Chine à partir de mars 2015 une alliance de revers pour contrer les sanctions européennes. Démanteler progressivement les sanctions à un horizon de six mois ne nous privera pas d’un gros levier d’action sur la Russie.

Pour autant, le risque pour la France n’est-il pas de faire marche arrière dans la stratégie européenne en Ukraine ?

Si la France commence à mener une politique d’apaisement avec la Russie et lève les sanctions votées contre Moscou, il risque d’abord d’y avoir une mise en tension avec l’Allemagne. Or s’éloigner de la position "dure" de Merkel vis-à-vis de la Russie n’est pas dans notre intérêt. Cela risque aussi de compromettre l’unité de l’Union européenne. Et il y aura une levée de boucliers dans sa partie orientale : à Riga, Vilnius, Tallinn ou Varsovie.

Ce rapprochement de Paris vers Moscou montre-t-il la fragilité des alliances politiques en Europe ?

Au contraire. Je dirais plutôt que c’est la solidité politique de l’Union européenne (à défaut de solidité militaire) qui montre la friabilité et le caractère très limité d’un rapprochement avec Moscou. C’est parce qu’il y a des intérêts stratégiques partagés par l’UE que toute "lune de miel" franco-russe trouvera rapidement ses limites. Dans le très

 Dans le moyen terme, la sécurité de la France n’est pas liée à ses relations avec Moscou.

 

court terme, pour frapper en Syrie, il s’agit d’amener les Russes à avoir les mêmes

La lutte contre Daech ne peut pas être un objectif commun à long terme pour autant d’intérêts différents.

 

cibles que nous. Dans le moyen terme, la sécurité de la France n’est pas liée à ses relations avec Moscou. Sur le plan stratégique, cette alliance internationale n’a pas de sens :  il y a une véritable guerre des coalitions sur le terrain, et l’avion russe abattu par la Turquie en est le révélateur. L’intérêt des pays du Golfe n’est pas le même que celui de l’axe Moscou-Téhéran, qui n’est pas non plus celui de Washington ou d’Ankara. Daech n’est que le plus petit dénominateur commun de cette coalition. Il est important d’en faire la priorité aujourd’hui, mais la lutte contre Daech ne peut pas être un objectif commun à long terme pour autant d’intérêts différents.

 

Dernière màj le 8 décembre 2016