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L'ordre règne à Grozny

Pays : Russie

Tags : Manon Loizeau, Tchétchénie

Dix ans après son dernier voyage dans la petite république alors occupée par la Russie, Manon Loizeau a filmé clandestinement une Tchétchénie inféodée à Moscou et muselée par la terreur, sous le règne sans partage  du président Ramzan Kadyrov. Entretien.

 

Comment aviez-vous laissé la Tchétchénie, et qu’avez-vous retrouvé ?

Manon Loizeau : En 2004, après deux guerres menées par la Russie suivies d’une occupation féroce, il était courant de comparer Grozny à la Dresde de 1945. Il y  avait des checkpoints partout, des rafles quotidiennes. Cent à deux cent mille civils tchétchènes étaient morts ou portés disparus, sur une population d’un peu plus d’un million d’habitants. Des dizaines de milliers d’autres étaient réfugiés dans l’intérieur de la Tchétchénie, en Ingouchie ou au Daguestan. J’avais beau être prévenue, j’ai été médusée en découvrant « Grozny city » et ses faux airs de Dubaï : des avenues flambant neuves rebaptisées du nom des bourreaux d’hier, des centres commerciaux rutilants, d’énormes mosquées et, partout, des portraits géants du président tchétchène Ramzan Kadyrov et de Vladimir Poutine. Tout était irréel. L’autre marque des temps nouveaux, encore plus spectaculaire, omniprésente, c’était la peur, une peur bien pire que celle qui régnait pendant la guerre. La stratégie de Poutine, qui a consisté à « tchétchéniser » le conflit, a réussi au-delà de toute espérance. L’ordre règne à Grozny, mais ce sont des Tchétchènes qui tiennent désormais le bâton, avec les mêmes méthodes : le rapt, la torture et l’assassinat. Et en même temps que les traces physiques de la guerre, le régime veut en effacer la mémoire : toute évocation du conflit, des exactions russes, des destructions, et même des morts, est proscrite. La touche « nationale » ajoutée par Kadyrov, c’est l’ordre moral de l’islam, qui oblige par exemple désormais toutes les femmes à se voiler ; ou, dernièrement, à défiler massivement contre Charlie hebdo !

 

Comment avez-vous déjoué la surveillance de cet État policier ?

La république tchétchène fait partie de la fédération de Russie, et dans la mesure où j’y suis accréditée comme journaliste, je n’ai pas besoin de visa pour m’y rendre. Mais il s’agit d’un tout petit pays, où tout se sait très vite, et avec Internet, une fois votre identité connue, vous ne pouvez pas mentir sur vos intentions. L’important était donc de ne pas être repéré. En un an, j’ai effectué huit voyages en restant à chaque fois peu de temps, et jamais plus de quelques jours en un même lieu. Nous avons rusé aussi en travaillant avec trois cadreurs successifs, accrédités par des médias différents, qui ont parfois tourné seuls, notamment pour les cérémonies publiques. Par ailleurs, j’avais laissé une petite caméra sur place et certains m’ont donné des images prises avec leur téléphone.

 

Jusqu’au bout, nous ignorions s’il  serait possible de terminer. Mais le courage de ceux qui acceptaient de briser le silence nous donnait l’obligation de continuer. ”

Manon Loizeau


Que risquiez-vous et que risquaient ceux qui vous ont parlé ?

Moi, je risquais surtout d’être expulsée en cours de tournage et de voir mes rushes confisqués, mais les Tchétchènes qui m’ont aidée ou les éventuels témoins étaient en danger du seul fait d’avoir participé. Jusqu’au bout, nous ignorions s’il  serait possible de terminer. Mais le courage de ceux qui acceptaient de briser le silence nous donnait l’obligation de continuer. Je n’aurais pas pu faire ce film sans les jeunes juristes russes du Comité contre la torture, qui constituent le seul grain de sable actuel dans la machine totalitaire. Leur bureau de Grozny était un timide contre-pouvoir où les familles de disparus trouvaient un appui. J’en parle au passé, car peu après Noël, ces locaux ont été incendiés lors d’un mystérieux attentat.

 

Malgré ce constat très noir, quelque chose vous a-t-il donné de l’espoir, durant ce tournage ?

Je ne m’attendais pas à ce que ce soit si dur, si accablant. La seule lueur d’espoir sur place, c’est peut-être l’émergence d’un nouveau militantisme, qu’incarnent ces jeunes juristes pragmatiques. En bataillant sur les faits, avec pour arme le droit russe, ils obtiennent parfois des résultats stupéfiants, alors que d’autres ONG, comme le Comité des mères de Tchétchénie, sont désormais totalement isolées du reste de la société.

 

 

Propos recueillis par Irène Berelowitch

 

Prix Albert-Londres 2006 avec Alexis Marant pour le documentaire La Malédiction de naître fille, Manon Loizeau a aussi réalisé pour ARTE Naître en Tchétchénie – diffusé dans le premier numéro d’ARTE Reportage, en 2004 –, Meurtres en série au pays de Poutine (2007) et Lettres d’Iran (2010).

 

 

 

Dernière màj le 8 décembre 2016