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Libération d'Ahmed Mansour

Pays : Allemagne

Tags : Al Jazeera, Egypte

Arrêté samedi à la demande des autorités égyptiennes à Berlin alors qu’il allait embarquer à bord d’un vol pour Doha, Ahmed Mansour ne sera finalement pas extradé vers l'Egypte. En 2014, ce journaliste britannico-égyptien, vedette de la chaîne qatarie Al Jazeera, avait été condamné par contumace à 15 ans de prison, accusé d'avoir torturé un avocat sur la place Tahrir durant l’épisode révolutionnaire de 2011. Il affirme que le régime égyptien lui imputerait également des faits de "viol, d’enlèvement et de vol".

La réponse est finalement venue beaucoup plus vite que prévu. Lundi après-midi, Stefan Stoehr, le porte-parole du procureur de Berlin l'a annoncé : Ahmed Mansour ne sera pas extradé vers l'Egypte. Le matin-même, le ministère allemand des Affaires étrangères avait pourtant déclaré que les autorités étaient "loin, très loin" d'avoir pris une décision.

Al Jazeera a salué le choix du procureur de libérer celui qu'elle présentait comme "l’un des journalistes les plus respectés du monde arabe". Pour Patrick Teubner, l’un des avocats de l’accusé, cette demande d'extradition - qualifiée abusivement par de nombreux médias de "mandat d'arrêt international" (voir notre encadré) -  était "motivée politiquement". Dans ce dossier, qu’il qualifie de "factice", Ahmed Mansour avait exhorté le gouvernement allemand à ne pas coopérer avec ce "régime issu du coup d'Etat en Egypte".

Al Jazeera dans le collimateur du régime égyptien

Il faut dire que ce n’est pas la première fois que des journalistes de Al Jazeera sont pris pour cible par le régime du maréchal al-Sissi. En 2013, trois d’entre eux avaient été arrêtés et condamnés à des peines allant de sept à dix ans d’emprisonnement, accusés de soutenir les Frères musulmans : un grief récurrent dans les relations entre le Caire et Doha, dont Al Jazeera serait l’émissaire. Pour rappel, en 2013, le Qatar avait été le seul pays arabe du Golfe à dénoncer l’éviction par l’armée du président Mohammed Morsi. Entretemps, ce pays a exprimé son soutien au maréchal al-Sissi, mais il continue d’abriter de nombreuses figures des Frères musulmans d’Egypte.

Malaise à Berlin

Interpol l’a annoncé, Ahmed Mansour n’était visé par aucune "notice rouge" : une alerte signalant aux pays membres de l'organisation qu'un individu est recherché et que l'on appelle régulièrement, à tort, "mandat d'arrêt international". Les autorités allemandes l’ont interpellé à la demande du Caire, version soutenue par le journaliste et confirmée lundi par le procureur de Berlin.

Une arrestation qui passait mal en Allemagne, trois semaines après la visite mouvementée d’Abdel Fattah al-Sissi à Berlin. A cette occasion, Angela Merkel avait dénoncé "le nombre élevé de peines de mort" prononcées en Egypte, ainsi que les entraves faites à la liberté d'expression. Norbert Lammert, le président du Parlement, avait refusé pour sa part de recevoir le dirigeant égyptien, invoquant "des arrestations en masse" et "un nombre inconcevable de condamnations à mort".

Outre-Rhin, les réactions politiques ne se sont pas faites attendre après l'arrestation d’Ahmed Mansour : "Les autorités judiciaires de Berlin ne doivent en aucun cas devenir des agents du régime capricieux du Caire", a tancé Franziska Bantner, députée écologiste. Plus modéré, Philipp Missfelder, parlementaire chrétien-démocrate du CDU d’Angela Merkel, avait tout de même prévenu : "Les expulsions vers les pays qui appliquent la peine de mort sont très problématiques".

A noter que dimanche, une centaine de personnes, dont des représentants des Verts et de Die Linke avaient manifesté à Berlin pour réclamer la délivrance d'Ahmed Mansour. Une pétition portant ces revendications avait été signée par plus de vingt-cinq mille personnes. Enfin, l'OSCE venait d'appeler les autorités allemandes à "libérer immédiatement" le journaliste.

Le procureur général de Berlin a donc annoncé lundi après-midi la libération d'Ahmed Mansour, à cause d'"aspects juridiques et [de] craintes politico-diplomatiques", sans détailler les raisons de sa décision. Selon Al Jazeera, le tribunal et les avocats du journaliste seraient en train de préparer son départ.

 

 

Qu'est-ce qu'un mandat d'arrêt international ?

On a pu lire çà et là qu’un “mandat d’arrêt international” avait été prononcé à l’encontre d’Ahmed Mansour. Problème : une telle chose n’existe pas au sens légal. Ici, un mandat d’arrêt national a été prononcé par l’Egypte, auquel la police allemande a fait le choix de répondre. Ce qu’on appelle par abus de langage “mandat d’arrêt international” est en réalité une "notice rouge" (red notice) : il s'agit d'une demande d’extradition, transmise par Interpol à tous ses membres, sans obligation pour le pays dans lequel se trouve la personne recherchée de s'y soumettre. L'appellation "mandat" implique une obligation, qui n'existe pas, en l'occurrence. L’extradition n’est obligatoire que si un traité bilatéral d’extradition entre deux pays a été établi. Un tel traité existe entre l’Allemagne et les Etats-Unis, mais pas avec l’Egypte. Dans le cas d'Ahmed Mansour, ni notice rouge, ni, évidemment, de mandat d'arrêt international. Par ailleurs, et cela a certainement pesé dans la décision des autorités allemandes, la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’Homme est très stricte quant à l’extradition de détenus vers des pays où la peine de mort est appliquée. Les y renvoyer constituerait une violation de leurs droits fondamentaux “par ricochet”.

Dernière màj le 8 décembre 2016