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L’Europe désemparée face aux “démocratures”

Pays : Autriche

Tags : extreme droite, Nationalisme, FPÖ, Victor Orban, Sebastian Kurz

Arrivée de six ministres d’extrême-droite au gouvernement en Autriche, atteintes répétées au droit de l'homme en Pologne... Pourquoi les “démocraties illibérales” prospèrent au coeur de l'Union européenne ? Une absence de projet, selon le politologue autrichien Rheinhard Heinisch.

"Je souhaite vous féliciter chaudement pour votre nomination comme chancelier fédéral de l’Autriche" déclarait lundi le président du Conseil européen Donald Tusk à Sebastian Kurz. Le jeune leader du parti conservateur autrichien (ÖVP) venait de prendre les rênes du gouvernement autrichien, à la faveur d'une coalition formée avec l'extrême droite. Dupe ou non, Donald Tusk semble se satisfaire des quelques gages de bonne volonté obtenus par l’UE : "Je fais confiance au gouvernement autrichien pour continuer à jouer un rôle constructif et pro-européen dans l’Union européenne." Dans leur accord de coalition, le parti conservateur et le parti d'extrême droite (FPÖ) se sont engagés à respecter les règles des traités européens et à ne pas convoquer de référendum sur l’euro.


Pas un mot n’est dit des relents racistes du FPÖ, fondé à l’origine par d’anciens nazis, ni de la surenchère identitaire à l’œuvre dans le programme du nouveau gouvernement. Sebastian Kurz, candidat des conservateurs, avait remporté les élections, en octobre dernier, avec un programme clair : barricader l’Europe face à l’afflux de migrants.

Le reportage d'ARTE Journal pendant la campagne
 


Autres temps, autre mœurs

 

Lorsque l’extrême droite autrichienne avait accédé une première fois au pouvoir il y a dix-sept ans, les partenaires de l’Autriche au sein de l’Union européenne avait décidé de suspendre leurs relations bilatérales avec Vienne. “Comme le Front National, l’extrême-droite autrichienne a policé son discours et s’est engagée dans une stratégie de dédiabolisation. Mais surtout, ses revendications phares, notamment la fermeture des frontières, sont de plus en plus audibles au sein de l’Union européenne”, analyse le chercheur autrichien Reinhard Heinisch.


Depuis 2015, quatre pays d’ex-Union soviétique se sont engagés dans un bras de fer contre la politique d’accueil des réfugiés prônée par la chancelière allemande Angela Merkel : la Slovaquie, la Pologne, la République tchèque et la Hongrie. Formé à l’origine afinde faciliter l’intégration à l’Union européenne, le “groupe de Visegrad” a retrouvé une nouveau souffle en s’opposant fermement au programme de relocalisation des demandeurs d’asile instauré par la Commission européenne. Avec pour chef de file le Premier ministre hongrois Viktor Orban, chantre autoproclamé de la “démocratie illibérale”. “Dans ces états d’ex-Union soviétique qui n’ont jamais été vraiment maîtres de leur destin, de nombreux conflits ethniques et sociaux-culturels n’ont jamais été résolus. Les populistes ont su reprendre à leur compte ces frustrations identitaires”, rappelle Rheinhard Heinisch. Et l’opposition est à peine audible. “En Hongrie et en Pologne, notamment, les partis de gauche se sont décrédibilisés auprès de l’opinion publique en faisant appliquer les critères d’austérité nécessaires à l’adhésion à l’Union européenne.”

 

Des mécanismes de sanction peu efficaces

 

L'Union européenne vient d'enclencher une procédure afin de sanctionner la Pologne pour ses récentes réformes portant atteinte à l'indépendance de la justice, et ses atteintes aux libertés de la presse. Après l'avoir brandi en menace face à la Hongrie, sans jamais passer à l'acte, elle déclenche pour la première fois le fameux article 7 du traité de Lisbonne, selon lequel tous les pays de l'Union européenne doivent respecter les valeurs communes et le droit de l'UE. Mais dans les faits, les conséquences de cette procédure souvent décrite comme "l'arme nucléaire" de l'UE demeureront certainement symboliques. Théoriquement, l'article 7 peut déboucher sur une suspension du droit de vote d'un Etat au sein du Conseil de l'Union. Mais cette sanction doit être approuvée unanimement par tous les autres Etats membres. Or, la Hongrie a d'ores et déjà promis de s'y opposer. "L'Union européenne n'est pas dotée des mécanismes permettant de sanctionner efficacement les manquements à la démocratie", poursuit Rheinhard Heinisch.


La fin du programme de relocalisation


Force est de constater que le groupe de Visegrad parvient à imposer certaines de ses vues au sein de l’Union européenne. Le programme de relocalisation des réfugiés a expiré officiellement fin septembre sans que les Etats membres ne soient parvenus à se mettre d’accord pour le prolonger. Seules 27 695 migrants en ont bénéficié, sur les 160 000 prévus à l'origine. De guerre lasse, le président du Conseil de l’Europe Donald Tusk a déclaré lui-même ne plus y “croire” la semaine dernière.


L’Autriche s’apprête à prendre la présidence tournante de l’Union européenne en 2018. Sebastian Kurz tentera alors sans doute d’imposer sa conception d’une Europe qui fait “moins, mais mieux”, qui doit assurer la sécurité de l’Union mais ne se préoccupe pas de la politique sociale et des éventuels manquements à la démocratie en son sein. Le fruit d’une crise identitaire européenne ?  "Les membres de l’Union européenne ne sont pas d’accord quand à sa définition : s’agit-il d’une communauté de valeur, politique, ou économique? Face aux mythes identitaires brandis par l’extrême droite, l’Union européenne n’a aucun récit commun à opposer, si ce n’est “le nationalisme, c’est la guerre.”

 
Dernière màj le 20 décembre 2017