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L'Etat islamique, ou l'échec stratégique de la Turquie

Pays : Turquie

Tags : Etat Islamique, Erdogan, Kurdistan

Pour la première fois, l’Etat islamique aurait frappé sur le sol turc. L’attentat de Suruç, ville située à la frontière entre la Syrie et la Turquie, est le fait du groupe djihadiste selon Ankara. Accusée d’attentisme, voire de complicité envers la nébuleuse djihadiste, la Turquie semble aujourd’hui être prise au piège de sa propre stratégie.

Le bilan de l’attaque, perpétrée le 20 juillet à Suruç, est lourd : trente-deux morts et une centaine de blessés. Pour le premier ministre Ahmet Davutoglu, présent dès le lendemain au chevet des victimes, l’identité des responsables ne fait aucun doute : "Un suspect a été identifié. Ses éventuels liens à l’étranger ou en Turquie sont en cours de vérification. La plus forte possibilité est qu’il s’agisse d’un attentat suicide lié à Daech." L’Etat islamique, désigné par son acronyme arabe, est donc désormais dans la ligne de mire du gouvernement d’Ankara, qui promet de nouvelles mesures de sécurité pour renforcer ses frontières. Jusque-là épargnée par le conflit syrien qui fait rage depuis plus de quatre ans à ses portes, l’événement signe la défaite de la stratégie turque. Une situation évoquée par ce dessin du caricaturiste Carlos Latuff

 

 

1. Ankara a laissé le conflit s'enliser

Si la Turquie est membre de la coalition internationale qui bombarde les positions de l’Etat islamique, son apport reste surtout humanitaire, le pays accueillant 1,8 million de réfugiés syriens. Réticente à s’engager militairement, Ankara est régulièrement accusée par l’Occident de complaisance envers l’Etat islamique. En laissant le conflit syrien s’enliser, entre les forces de Bachar al-Assad, les rebelles syriens et les groupes djihadistes, les autorités turques espéraient protéger leurs intérêts. D’une part, épuiser les forces kurdes et, donc, éloigner le spectre de la création d’un Kurdistan à ses frontières. D’autre part, accélérer la chute du régime de Damas. Car les fantômes d’Ankara sont nombreux : à l’intérieur de ses frontières, le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, est toujours considéré comme une organisation terroriste, et la question kurde demeure délicate. Entre les djihadistes et les Kurdes, la Turquie aurait-elle fait le choix du moindre mal ?

Une zone kurde en Syrie est plus dangereuse pour la Turquie que les groupes djihadistes

Didier Billion, directeur adjoint de l'Iris - 21/07/2015

"C’est un peu caricatural", estime Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste de la Turquie. "En tout cas, il est clair que sur le court et moyen terme, les autorités d’Ankara considèrent que l’autonomisation d’une zone kurde en Syrie est plus dangereuse pour la Turquie que les groupes djihadistes." Pour la Turquie, la création de zones tenues par les Kurdes à sa frontière pourrait constituer un point de non-retour, tandis que les groupes djihadistes auraient "un espace de vie limité".

2. La Turquie a discrètement soutenu des djihadistes

Il y a quelques mois, des vidéos révélées publiquement en Turquie ont semé le trouble. Un convoi de camions partant de Turquie vers la Syrie, sous couvert d’aide humanitaire, est arrêté à la frontière syrienne. Dans la cargaison, sous les caisses de médicaments, les gendarmes trucs découvrent armes et munitions. Depuis, plusieurs personnes ont été arrêtées, soupçonnées d’avoir voulu ainsi armer la rébellion syrienne. Mais beaucoup s’interrogent sur l’implication des services de renseignement turcs (le MIT) dans cette affaire.

La stratégie turque a évolué au profit d'al-Nosra et au détriment de l'Etat islamique

Didier Billion - 21/07/2015

Ce convoi se dirigeait vers une zone contrôlée par Al-Nosra, la branche syrienne d’al-Qaïda. Pour Didier Billion, malgré leurs dénégations, les autorités turques ont "fermé les yeux". "Il y a eu des aides apportées aux groupes djihadistes. On sait qu’il y a eu un certain nombre de combattants d’Al Nosra et de l’Etat islamique qui ont été blessés au combat, puis accueillis et soignés dans des hôpitaux turcs." Là aussi, nombreux sont les témoignages de la mansuétude turque, dont les frontières sont devenues le principal point de passage des combattants djihadistes en Syrie"Dire qu’il y a une alliance entre la Turquie et l’Etat islamique serait très exagéré, mais il y a visiblement une complicité objective, au moins, qui s’est déroulée. Mais ces derniers mois, la stratégie turque a évolué au profit d’al-Nosra et au détriment de l’Etat islamique." Ankara s’éloignerait donc du monstre Daech, devenu incontrôlable, comme en témoignent les récentes arrestations dans les réseaux de l’Etat islamique sur le sol turc.

3. Erdogan est obsédé par la Syrie

Une situation qui s’explique par les victoires des groupes kurdes en Syrie, qu’Ankara souhaiterait freiner, mais aussi par "l’acharnement quasi-obsessionnel" de Recep Tayyip Erdogan, le président turc, décidé à "vouloir faire tomber le régime de Bachar al-Assad". Pour Didier Billion, cette obsession syrienne d’Ankara serait presque d’ordre "émotionnel". Car avant le début de la révolte syrienne, un rapprochement étonnant était à l’œuvre entre la Turquie et la Syrie. Accord de coopération militaire, conseils des ministres communs. Durant les années 2000, la Turquie semblait décidée à réinsérer dans le jeu régional et international le régime de Damas. Elle n’était pas la seule à l’époque : des pays comme la France considéraient Bachar al-Assad comme un interlocuteur crédible. Lorsque que, dans la foulée du printemps arabe, les premières manifestations syriennes sont réprimées dans le sang par le pouvoir, la Turquie va alors multiplier l’envoi d’émissaires pour appeler le régime de Damas à la raison.

Bachar nous a menti. On ne fait pas ça à la Turquie.

 

En juillet 2011, Didier Billion rencontre justement des diplomates turcs qui avaient plaidé la cause des réformes politiques auprès de Damas, sans succès. Ils lui livrent leur constat : "Bachar nous a menti, cela ne se passera pas comme ça. On ne fait pas ça à leur Turquie." Pour l’expert de l’Iris, "comme la Turquie à l’époque considère qu’elle n’a plus prise sur Bachar al-Assad, elle a un choix qui doit s’opérer vite" : continuer ses relations avec Damas ou faire le pari du printemps arabe. "Or comme la Turquie a, à l’époque, l’illusion qu’elle va devenir le leader régional, elle fait le choix de soutenir le mouvement de contestation."

4. Suruç, un attentat qui change la donne ?

Avec l’enlisement du conflit, la contestation s’est radicalisée, devenant un terreau fertile pour les mouvements djihadistes. Et l’attentisme d’Ankara, qui n’est pas intervenu à Kobané, a joué en sa défaveur. Laisser le terrain aux groupes armés kurdes, seuls à combattre au sol l’Etat islamique, n’a fait que les légitimer aux yeux de la communauté internationale. Aujourd’hui, l’attentat de Suruç pourrait changer la donne : frappée sur son territoire, la Turquie pourrait choisir de riposter. Mais pas question d’une intervention militaire.

"Les autorités turques sont un peu piégées. Les derniers événements vont probablement accentuer ce soutien affirmé et revendiqué à la composante al-Nosra." Pourtant, depuis quelques semaines, la presse turque mentionne un engagement plus prononcé de la Turquie au sein de la coalition internationale contre l’Etat islamique, menée par les Etats-Unis. Une hypothèse selon Didier Billion. Pour l’instant, Ankara refusait que sa base militaire d’Incirlik, située près de la frontière syrienne, serve de point de départ aux avions américains de la coalition, destinés à bombarder les positions stratégiques de l’Etat islamique. Si cette position venait à changer, "cela voudrait alors dire que la Turquie franchit un pas nouveau en s’engageant nettement, fermement, sans ambiguïté contre l’Etat islamique. On n’en est pas encore là". Les récentes visites de hauts responsables militaires américain à Ankara semblent pourtant aller en ce sens. Dans les semaines à venir, la Turquie pourrait alors décider de s’engager plus fermement dans la lutte contre ses anciens alliés.

Pour comprendre la situation à la frontière turque, prise en tenailles entre l'influence des groupes kurdes et celle de l'Etat islamique, notre carte.

 

Dernière màj le 8 décembre 2016