"L'État Islamique est un système militaire, politique et socio-économique bien huilé"

Pays : Irak, Iran

Tags : Etat Islamique, Levant, djihadistes, Chiites, Sunnites, Kurdes

Myriam Benraad est politologue, spécialiste de l'Irak. Elle estime que l'armée de l'Etat islamique (EI) est une menace longtemps sous-estimée, et nous explique les raisons de sa progression fulgurante. L'interview de David Arnold.

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D’où vient le nom que se sont donnés les djihadistes en Irak : l’État islamique (EI) ?

 

Myriam Benraad : L’état islamique a été proclamé en Irak fin 2006 par la génération des djihadistes irakiens que l'émir irakien Abou Moussab Al-Zarakaoui avait mis sur le devant de la scène. Et très symboliquement, au fur et à mesure de sa progression, et de sa collusion avec la frange salafiste du djihad en Syrie, cet État islamique d'Irak s'est rebaptisé à partir de 2013, État islamique d'Irak et du Levant (EIIL), qui inclut la Syrie, le Liban , la Jordanie et aussi la Palestine historique. C'était déjà une manière pour eux de dire qu'ils vivaient dans une perspective de conquête, bien au-delà de la Syrie et de l'Irak.

 

 Toutes les populations doivent se soumettre au califat. 

Myriam Benraad - 08/08/2014

Pour redevenir ensuite l'EI ?

 

Myriam Benraad : Après sa conquête de Mossoul, et alors qu'ils possédaient déjà une partie importante de la Syrie et de l'Irak, avec des cellules à Bagdad, la décision a été de rebaptiser l'EIIL en EI. Car le 29 juin, lorsque Bagdhadi (chef de l'État islamique, NDLR) annonce à la grande mosquée de Mossoul la restauration du califat, il n'entend plus par là seulement les pays du Levant mais bien, tout l'ensemble du monde musulman. Une façon aussi pour lui de signifier à tous les musulmans, qu'ils devaient lui prêter allégeance, à défaut de quoi ils seraient exécutés. Et c'est précisément ce qu'on voit actuellement. Toutes les populations doivent se soumettre au califat. Au-delà des chrétiens et des minorités, les sunnites qui refusent de prêter allégeance à Baghdadi sont exécutés de la même manière.

 

Et qu'est-ce qui explique l'avancée fulgurante de l'EI ?

 

Myriam Benraad : Plusieurs facteurs. Tout d'abord ce sont des combattants qui sont à l’œuvre depuis plus d'une décennie. Même s'ils ne sont que quelques milliers, ils sont très efficaces dans leur entreprise de terreur. Les djihadistes irakiens ont passé dix ans sur leur terrain d'origine contre l'armée américaine, ils ont développé de grandes capacités de combat et sont aguerris aux armes les plus sophistiquées. Ils disposent d'ailleurs, grâce au trafic, d'un important stock d'armes. Il y a aussi des djihadistes étrangers qui ont fait leurs armes en Syrie, avant d'aller en Irak. Donc tous ces combattants sont extrêmement bien entraînés. L'autre raison c'est le contexte politique avec cette crise qui règne en Irak depuis longtemps, exacerbée par le premier ministre Al Maliki et ses tendances autoritaires. Il a réprimé par les armes la contestation populaire dans plusieurs provinces sunnites, d'où un certain nombre de sympathies qui ont facilité la progression des djihadistes sunnites.

 

Que ce soit sur le plan militaire, politique ou socio-économique, c'est un système bien huilé, qui vise à construire un État.

Myriam Benraad - 08/08/201

Les populations sunnites soutiennent l'EI ?

 

Myriam Benraad : Non, un certain nombre de sympathisants seulement. La majeure partie de la population rejette l’État islamique, mais l'EI a des complicités suffisamment stratégiques dans la population pour faciliter son avancée. Par ailleurs, dans un contexte d'absence de reconstruction, de délabrement, l'Ei est aujourd'hui l'entité qui paie le mieux. C'est aussi pour cela qu'il arrive à recruter autant d'hommes dans ses rangs, voire à acheter la complicité ou le silence des populations, avec l'argent de la rente pétrolière qu'il a détournée. Car l'EI est aux mains d'un important trafic pétrolier, mais aussi d'autres trafics illicites. Que ce soit sur le plan militaire, politique ou socio-économique, c'est un système bien huilé, qui vise à construire un État.

 

La propagande leur permet aussi de remporter des succès militaires ?

 

Myriam Benraad : Oui, la propagande a toujours été une caractéristique centrale de ce groupe, qui dès 2006 a vraiment nourri des actions d'une propagande écrite et audiovisuelle très importante, et qui n'a fait que se perfectionner, notamment sur la toile, à mesures des ressources grandissantes dont a disposé le groupe, qui les aide à recruter et à s'assurer du soutien du plus grand nombre. Un soutien qui au final est de toute façon imposé par les armes.

 

Et qu'est ce qui explique les faiblesses de l'armée irakienne ?

 

Myriam Benraad : Les faiblesses de l'armée irakienne remontent à 2003. C'est une des erreurs fondatrices commises par les Américains, qui a été à l'époque de démanteler l'armée, alors que l'armée, c'était la première institution, créée dès le début des années 20 sous le mandat britannique. La dissolution a été catastrophique, on a eu un certain nombre d'officiers et de soldats qui se sont retrouvés à la rue sans solde et sans emploi, qui ont bien entendu pris les armes laissées derrière lui par le régime baasiste, et qui ont rejoint les rangs du soulèvement armé. A partir de là, l'armée irakienne qu'on a voulu reconstituer en face n'a jamais vraiment eu les capacités de faire face. On a recruté ce qui était encore possible de ramener dans les rangs de l'armée. Ils sont mal formés, mal entraînés. Dès lors, la désertion s'explique par la peur face à des djihadistes dont ils connaissent la force.

 

La seule force qui pourrait vraiment opposer une résistance farouche à l'EI, ce sont les milices chiites.

Myriam Benraad - 08/08/2014

Qu'est ce qui pourrait empêcher aujourd'hui l'EI d'entrer dans Bagdad ?

 

Myriam Benraad : C'est toute la question, même si on sait maintenant qu'il y a le soutien américain et que l'Iran prête aussi main forte à Bagdad. Mais la seule force qui pourrait vraiment opposer une résistance farouche à l'EI, ce sont les milices chiites. A l'exception de 2006, ils ne se sont encore jamais affrontés mais on imagine une confrontation d'une extrême violence. Et puis les Iraniens ont déjà prévenu que si la porte de Bagdad était franchie, ils interviendraient de manière plus importante. Enfin, il y a la donne occidentale, avec les frappes ciblées annoncées par Obama, et le soutien de la France.