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Les Syriens indésirables dans le Golfe

Pays : Koweït, Oman, Qatar, Arabie Saoudite, Syrie, Émirats Arabes Unis

Tags : Réfugiés, Pays du Golfe

N’y-a-t-il pas un risque d’effet domino pour la Jordanie, la Turquie ou le Liban ? Le poids des réfugiés sur ces pays ne risque-t-il pas de révéler d’autres clivages ? 

Marc Lavergne, Directeur de recherche au CNRS-GREMMO

Arabie Saoudite, Bahreïn, Qatar, Emirats arabes unis, Oman, Koweït. Autant de pays riches, arabophones, musulmans, moins éloignés de la Syrie que ne l’est l’Europe et donc en théorie tout indiqués pour accueillir des réfugiés syriens. Pourtant, leurs portes restent hermétiquement closes. Une attitude qui commence à faire des remous dans les réseaux sociaux. 

Inlassablement, les organisations internationales en charge des réfugiés ou les associations des droits de l’homme rappellent l’Europe à l’ordre. A raison, puisque depuis des mois que dure et s’aggrave la crise humanitaire des migrants, elle est loin de montrer le meilleur d’elle-même. Son incapacité à coordonner et à accueillir les milliers de personnes en détresse qui viennent lui demander refuge, à commencer par les Syriens, suscitent de sévères critiques. Un certain nombre d’autres pays dans le monde n’en font pas plus, voire bien moins mais ne soulèvent pas autant d’indignation. A l’image des pétromonarchies du Golfe qui, depuis le début de la guerre en Syrie en 2011, n’ont enregistré aucun réfugié syrien.

"Il est essentiel que les Etats membres et les institutions de l'UE remédient aux lacunes actuelles en matière d'asile et d'accueil". Le 7 août dernier, le Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations-Unies a fait une critique lapidaire des conditions réservées aux réfugiés dans l’espace européen, pointant tout particulièrement la France et le Royaume-Uni. En juin, c’est la FIDH (Fédération Internationale des Droits de l’Homme) qui exhortait les dirigeants européens à se mettre enfin d’accord sur une politique migratoire commune. 

Parmi les Etats salués pour leurs efforts vis-à-vis des réfugiés syriens ou irakiens, la Turquie, la Jordanie et le Liban font figure d’exemple. Sans offrir des conditions d’accueil et d’intégration idéales, loin s’en faut, ils ont au moins permis aux exilés d’échapper à la guerre et aux persécutions. Mais les conflits en cours dans la région perdurent et pèsent de plus en plus lourdement tant au niveau financier que sociétal sur ces pays. Submergés, ils en viennent à refermer leurs portes.

En avril 2015, Marc Lavergne, Directeur de recherche au CNRS-GREMMO, posait la question"Le déplacement massif des populations syriennes peut également mettre en péril les Etats d’accueil. N’y-a-t-il pas un risque d’effet domino pour la Jordanie, la Turquie ou le Liban ? Le poids des réfugiés sur ces pays ne risque-t-il pas de révéler d’autres clivages ? Mais le désintérêt ou la lassitude des grandes puissances face à cette crise syrienne ne va pas aider à la résolution de l’ensemble de ces problèmes dans la région".

 

Des millions de dollars pour se dédouaner

Le Qatar n’a pas de réfugiés car selon son émir : "il y a assez d’esclaves".  

Site parodique algérien El-mancha

De fait, la solidarité avec leurs coreligionnaires n’a pas gagné tous les pays du Moyen-Orient. Dans un rapport intitulé "La lamentable réponse du monde à la crise des réfugiés syriens" publié en décembre 2014, Amnesty International dénonçait, entre autres, l’attitude des États du Golfe Persique : "L’absence totale de promesses d’accueil émanant du Golfe est particulièrement honteuse. Les liens linguistiques et religieux devraient placer les États du golfe Persique au premier rang des pays offrant l’asile aux réfugiés qui fuient la persécution et les crimes de guerre en Syrie." Dix mois plus tard, l’Arabie Saoudite, le Bahreïn, le Qatar, les Emirats arabes unis, Oman et le Koweït affichent toujours la même non volonté de faire entrer les exilés syriens sur leurs territoires.

Sur les quatre millions de réfugiés syriens recensés par l’UNHCR, aucun ne se trouve dans la péninsule arabique. Seuls quelques rares Syriens privilégiés issus de classes aisées et hautement qualifiés, comme des avocats ou des médecins, peuvent encore obtenir visas et permis de travail devenus horriblement coûteux. En aucun cas, ils ne sont acceptés sous un statut de réfugié.

Outrés de voir "leurs frères musulmans" ainsi abandonnés, des citoyens des pays du Golfe ont entamé une campagne de protestation sur les réseaux sociaux :

 

 

Accueillir des réfugiés syriens est un devoir. Nombre d’entre eux considèrent que les millions de dollars versés par leurs dirigeants pour financer les programmes d’aide humanitaire destinés aux Syriens ne sauraient les exempter de toute autre forme de soutien. En Algérie, le site parodique El-manchar avance que le Qatar n’a pas de réfugiés car selon son émir : "il y a assez d’esclaves"

Ressources financières, capacité d’accueil, proximité géographique et culturelle, ces pays – parmi les plus riches au monde - ont en effet tous les moyens d’offrir un espace protégé et digne aux Syriens fuyant la guerre. Mais, comme le fait remarquer Nicholas Mac Geehan, chercheur spécialisé sur les pays du Golfe et membre de Human Rights Watch, ces Etats "veulent maintenir une surveillance étroite sur leur population et contrôler qui vient chez eux. L’arrivée massive de ressortissants étrangers est perçue comme un facteur potentiel de déséquilibre et de trouble".

S’il existe une obligation pour les pays arabes, il s’agit plutôt d’une obligation morale. 

Nicholas Mac Geehan, chercheur 

Le concept d’asile n’existe nulle part dans le Golfe. Il faut d’ailleurs noter qu’aucun de ces pays n’a ratifié la Convention internationale de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés. Selon le droit international, une demande d’asile ne peut être faite depuis l’étranger. Il n’y a donc aucune obligation pour aucun Etat d’accepter ces demandeurs tant qu’ils se trouvent hors de ses frontières. Nicholas Mac Geehan estime que "S’il existe une obligation pour les pays arabes, il s’agit plutôt d’une obligation morale. Dans la mesure où, par exemple, les Emirats ou l’Arabie saoudite participent directement à des conflits comme au Yémen ou en Syrie, leur responsabilité est en jeu. Pour autant ils ne se montrent pas très concernés par les effets".

Dernière màj le 8 décembre 2016