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UE-Turquie : histoire d’une coopération à contrecœur

Pays : Turquie

Tags : Merkel, Erdogan, Réfugiés, union européenne

Le président du Conseil européen Donald Tusk, le vice-président de la Commission Frans Timmermans et la chancelière allemande Angela Merkel étaient samedi à Gaziantep, dans le sud de la Turquie, pour visiter un camp de réfugiés afin d'évaluer l’application de l’accord du 18 mars entre l’UE et la Turquie. Ankara joue depuis peu un rôle central dans la gestion des flux migratoires vers l’Europe. Cette coopération avec Bruxelles permet non seulement à Erdogan de maintenir ouvertement son tour de vis sécuritaire dans son pays, mais surtout d’épingler des médias européens.

L’Union européenne et la Turquie entretiennent décidément des relations ambiguës et paradoxales. D’un côté, le président turc est cloué au pilori par les députés européens qui constatent, dans un rapport publié le 14 avril, la "régression" de la Turquie d’Erdogan et dénoncent les coups portés, ces dernières années, à "l'indépendance du pouvoir judiciaire, la liberté de réunion, la liberté d'expression et le respect des droits de l'homme et de l'Etat de droit". De l’autre, l’UE compte sur l’aide de la Turquie pour réguler le flux de réfugiés.

Erdogan en position de force

Et cela, le président turc l’a compris. Ce rapport des députés européens n’a pas été à son goût. Le 19 avril, il a tout bonnement déclaré que "l'Union européenne a plus besoin de la Turquie que la Turquie n'a besoin de l'Union européenne", ajoutant que "trois millions de personnes sont prises en charge dans ce pays [la Turquie] pour ne pas déranger les Européens [...] Qu'y a-t-il à ce sujet dans le rapport ? Rien". Exit donc la question kurde, à propos de laquelle les députés européens demandent un cessez-le-feu immédiat et une reprise du processus de paix. A la trappe aussi le constat fait par le Parlement européen du recul, "ces deux dernières années, des libertés de parole, d'expression et d'opinion dans le pays"

A lire ailleurs :

La Turquie pointe à la 151e place du classement mondial de la liberté de la presse 2016 - Reporters sans frontières 20/04/2016

Merkel & Erdogan : risette, disette et pincettes

Selon le ministre de la Justice de la Turquie, 1 845 poursuites pénales pour outrage au chef de l’Etat ont été ouvertes depuis l'élection d'Erdogan à la présidence en 2014. Soit trois par jour en moyenne. Son pays ne lui suffit manifestement plus et il est parti chasser les outrages en Allemagne. Il n’a pas fait risette lorsque l'émission "Extra 3" a diffusé un clip pastichant un tube de la chanteuse Nena... Qu'il a plutôt jugé offensant.

Rebelote une semaine plus tard, avec l’humoriste Jan Böhmermann, qui s’est donné pour mission de montrer au président turc jusqu’où l’humour peut aller. Résultat : une satire où Erdogan campe un pédophile "baiseur de chèvres". Réaction ? Une disette d’humour, pas même un rictus jaune poli. Le président turc a réussi à faire plier Angela Merkel pour pouvoir poursuivre l’animateur. Jan Böhmermann fait donc face à une procédure pour "insulte à un représentant d'un Etat étranger" (art. 103 du code pénal). Angela Merkel a cependant pris des pincettes en annonçant que, paradoxalement, "le gouvernement est d'avis qu'on peut se dispenser de l'article 103" et que sa suppression interviendra en 2018. 

La Commission européenne épingle timidement Ankara...

Erdogan a peut-être bien raison : "l'Union européenne a plus besoin de la Turquie" que l’inverse. Angela Merkel aurait-elle cédé à ces pressions s’il n’y avait pas eu sur la table l’accord entre l’UE et la Turquie conclu le 18 mars ? La Chancelière est prise entre deux feux, poussée à laisser Jan Böhmermann affronter la justice tout en expliquant que ce sera le dernier à être poursuivi pour un tel chef d’accusation. L’Allemagne n’est d’ailleurs pas la seule à se trouver dans cette position inconfortable. Le 13 avril, le président de la Commission européenne a déclaré qu'il ne pouvait "absolument pas comprendre pourquoi un ambassadeur allemand est convoqué à cause d'une chanson certes inadmissible", tout en ajoutant que"de toutes les solutions que nous avons, la coopération avec la Turquie est la meilleure". La touche est bottée.

… Et Ankara fait chanter l’UE

Le 20 avril, la Commission a publié un rapport sur la coopération entre l’Union européenne et Ankara pour freiner les flux de migrants vers l’Europe. Elle y fait état de "progrès sensibles", mais la Turquie doit faire "plus d’efforts" pour garantir une protection appropriée aux réfugiés. Là encore, Ankara préfère éluder ce constat et répondre par une menace afin d'obtenir l’exemption de visa pour les citoyens turcs qui se rendent dans l'UE : "si l'Union européenne ne parvient pas à effectuer les pas nécessaires, alors personne ne peut attendre de la Turquie qu'elle effectue les pas exigés d'elle" a déclaré le chef du gouvernement turc Ahmet Davutoglu.