Les prochains défis de Madrid

Pays : Espagne

Tags : Catalogne, Espagne, crise politique, Indépendantisme

Rien ne va plus entre Madrid et Barcelone. Le président catalan est désormais en exil à Bruxelles, alors que le parquet espagnol réclame son arrestation dans le cadre d’une enquête ouverte lundi contre Carles Puigdemont pour "rébellion, sédition et malversation". Madrid reproche aux indépendantistes d’avoir organisé un référendum illégal le 1er octobre dernier. Et surtout d’avoir proclamé unilatéralement l’indépendance de la région, dont l’autonomie est officiellement suspendue depuis vendredi.

Le premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, a convoqué de nouvelles élections régionales le 21 décembre. Carles Puigdemont a accepté de participer à la campagne depuis Bruxelles, à condition que le pouvoir central respecte le résultat des urnes. Madrid a plusieurs défis à relever d’ici là. Notre analyse.

1.  Maintenir l’autorité nationale

 

C’est désormais le ministère de l’Intérieur espagnol qui gère directement la sécurité en Catalogne.

Par la force ? Madrid y a déjà recouru, notamment le 1er octobre, quand près de 800 personnes avaient été blessées en participant au référendum illégal. Mariano Rajoy a par ailleurs limogé, le 28 octobre, le chef de la police autonome régionale, les "Mossos d’Esquadra". C’est désormais le ministère de l’Intérieur qui gère directement la sécurité en Catalogne.

Le défi pour Madrid, c’est donc d’éviter que la situation ne dégénère du point de vue sécuritaire. Un scénario peu probable, si l’on considère qu’à part quelques heurts avec la police, le mouvement indépendantiste catalan est resté majoritairement pacifique.

Outre l’article 155, il reste encore, dans l’arsenal juridique de Mariano Rajoy, une batterie des mesures que Madrid pourrait appliquer si la situation se dégradait davantage : "l’état d’urgence", "l’état de siège" ou encore "l’état d’exception". Ces mesures permettraient notamment à Madrid de gouverner par décrets et de restreindre les libertés des citoyens. Dans une allocution de trois minutes le président catalan déchu Carles Puigdemont a appelé samedi les Catalans à une "opposition démocratique à l'article 155", sans préciser concrètement ce qu'il entendait par là.

 

2. Maintenir l’administration régionale

150 hauts responsables de l'administration catalane ont été démis de leurs fonctions.

En vertu de l’article 155 de la Constitution espagnole, quelque 150 hauts responsables de l’administration catalane ont été démis de leurs fonctions et remplacés par des personnes nommées par Madrid, à commencer par le premier ministre : Mariano Rajoy devient officiellement président de la Catalogne, même si c’est la vice-présidente du gouvernement espagnol, Soraya Saenz de Santamaria, qui a été désignée pour diriger la région. Les ministres de Madrid récupèrent les portefeuilles de l’exécutif catalan.

Le gouvernement régional compte aussi près de 110 000 fonctionnaires et environ 90 000 employés et stagiaires. Parmi eux se trouvent de nombreux défenseurs de l'indépendance. Les observateurs supposent qu'ils pourraient mener des actions de boycott contre la mise sous séquestre de la région. Pour éviter cela, Madrid menace les résistants de licenciement.

 

3. Maintenir l’Etat de droit

 

On est loin du putsch antidémocratique.

La reprise en main de la région passe pour beaucoup comme le fait d’un régime autoritaire. Les militants indépendantistes qualifient depuis longtemps le pouvoir madrilène de "fasciste", chaque camp se renvoyant l’épithète faisant allusion au coup d’Etat franquiste de 1936. Néanmoins, les médias catalans continuent à travailler normalement, et les manifestations en faveur ou en défaveur de l’indépendance se poursuivent. On est donc loin du putsch antidémocratique.

Cependant, comme l’indique Le Monde, la justice "pourrait jouer un rôle-clé dans la suite des événements" : en effet, le parquet espagnol a porté plainte le 30 octobre contre Carles Puigdemont et plusieurs ministres catalans pour "rébellion contre l’autorité de l’Etat". Un délit passible de 15 à 30 ans de réclusion… Pour l'heure, le président déchu se trouve à Bruxelles et a annoncé qu'il poursuivrait sa lutte pour l'indépendance. Le parquet espagnol a réclamé son arrestation et celle de ses ministre exilés. Carles Puigdemont n'a pas demandé l'asile politique, par ailleurs difficile à obtenir en tant que citoyen d'un pays membre de l'Union européenne. Il va cependant rester en Belgique "pour agir en liberté et en sécurité".

 

4. Maintenir l’activité économique dans la région

 

Beaucoup d'entrepreneurs catalans craignent de voir leurs exportations compliquées par l'indépendance.

La Bourse espagnole a été largement perturbée au fil des dernières semaines : après avoir chuté de 2% au moment de la déclaration de l’indépendance, elle est remontée peu après l’annonce de la reprise en main de la région par Madrid. Dès la tenue du référendum, six des sept sociétés catalanes cotées en bourse ainsi que plusieurs grandes banques espagnoles avaient délocalisé leur siège social hors de Catalogne.  

Madrid a aussi publié début octobre un décret pour faciliter le transfert d’entreprises catalanes hors de la région, en autorisant une société à se passer de l'accord de ses actionnaires sur cette décision. Beaucoup d’entrepreneurs craignent en effet de voir leurs exportations compliquées par l’indépendance. Le 27 octobre, 1 821 entreprises avaient engagé les démarches pour quitter la Catalogne. Le défi pour le gouvernement central, c’est donc de maintenir l’activité économique dans la région tout en aidant à "rapatrier" certaines activités, notamment le secteur bancaire.

 

5. Briser la vague indépendantiste par les élections du 21 décembre

Madrid espère que les Catalans opposés à l'indépendance se rendront massivement aux urnes.

A ce stade, difficile de prédire le résultat des prochaines élections régionales du 21 décembre, annoncées vendredi par Mariano Rajoy. Les leaders indépendantistes ont d’abord laissé entendre qu’ils ne prendraient pas part au scrutin. Mais le 30 octobre, le parti de Carles Puigdemont, le Parti démocrate européen de Catalogne (PDeCAT) a annoncé qu’il participerait aux élections pour que "la société catalane puisse s’exprimer". Carles Puigdemont a réaffirmé son intention de prendre part à la campagne, à condition que Madrid s'engage à reconnaître le résultat qui sortira des urnes.

Le taux de participation au référendum indépendantiste d’octobre fut relativement faible (41%), notamment en raison de l’illégalité du scrutin. Madrid espère cette fois que les Catalans opposés à la sécession se rendront massivement aux urnes pour élire des candidats loyalistes. Dimanche 29 octobre, ils étaient entre 300 000 et 1 million à manifester à Barcelone en faveur de l’unité espagnole.

Reste donc à savoir si les indépendantistes iront voter, ou s’ils boycotteront ce scrutin, organisé à leurs yeux par un Etat désormais étranger, comme illégitime. Si le mouvement séparatiste sort renforcé de ce scrutin, Madrid devra reconnaître, cette fois, la légitimité démocratique qui lui a fait défaut le 1er octobre. Mais selon un sondage du quotidien espagnol El Mundo, par ailleurs ouvertement hostile à l'indépendance catalane, les indépendantistes pourraient perdre la majorité au parlement catalan en ne recueillant plus que 42,5% des voix.

 

Dernière màj le 31 octobre 2017