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Les Pharaons de l'Égypte moderne

Pays : Égypte

Tags : Jihan El Tahri, Pharaons

De la chute du roi Farouk, en 1952, à celle de Moubarak, en 2011, une fresque passionnante en trois parties sur la récente histoire égyptienne, marquée par le face-à-face entre militaires et islamistes, signée Jihan El Tahri.

 

 

Histoire vécue, histoire vivante

C’est ce « printemps » révolutionnaire de courte durée, qu’elle n’a pu vivre sur place, qui a donné à la réalisatrice franco-égyptienne Jihan El Tahri le désir de comprendre pourquoi, soixante ans après la chute du roi Farouk, la République n’avait pas tenu ses promesses. Pour ce documentaire, fruit de cinq ans de travail, elle a multiplié les rencontres avec une trentaine de témoins de première main et de tous bords (membres de l’appareil d’État, islamistes, opposants, syndicalistes, etc.), qui apportent un éclairage libre et foisonnant sur les événements qu’ils ont vécus. Cinq ans après la révolution égyptienne, le film met en lumière les lignes de force méconnues qui ont forgé le présent de l’Égypte, de l’enterrement de la démocratie à la naissance du djihadisme. De riches archives, dont de nombreux extraits de films de fiction – « une soupape » d’expression politique dans un pays muselé, selon la réalisatrice – ponctuent ce récit passionnant.

>> Épisode 1 : Nasser

>> Épisode 2 : Sadate

>> Épisode 3 : Moubarak

 

 

Égypte, l’introuvable démocratie : entretien avec Jihan El Tahri

 

Avez-vous découvert des faits que vous ignoriez ?
Jihan El Tahri : Oui, à mon grand étonnement. Je ne fais pas de révélations à proprement parler, mais je mets en perspective des réalités largement méconnues. Par exemple, j’ai découvert comment Sadate, que je me représentais comme un visionnaire, a ouvert la boîte de Pandore du terrorisme islamiste pour consolider son pouvoir. L’autre surprise a été de constater à quel point rien n’avait changé, à soixante ans de distance. Ou, si l’on veut, comment tout a changé pour que rien ne change. C’est la conclusion du film : en 1952, les manifestations du Caire qui ont chassé le roi Farouk réclamaient pain, liberté et justice sociale. En 2011, cinquante-neuf ans après presque jour pour jour, les slogans étaient les mêmes, et pour cause : la République, au fond, n’a tenu aucune de ses promesses.


Comment résumeriez-vous cette constante de l’histoire égyptienne ?
Le déni de démocratie. Devenu président, chacun de ces militaires envisage réellement une alternative démocratique, puis l’écarte à plus ou moins brève échéance. Et à chaque fois, il utilise les Frères musulmans et la nébuleuse islamiste comme prétexte et repoussoir. C’est l’autre face du cercle vicieux : l’armée et les islamistes n’ont jamais cessé de danser ce pas de deux, dans lequel chacun instrumentalise l’autre. Le « pharaon » exige les pleins pouvoirs au nom de la lutte contre les Frères ; et son autocratie fait prospérer la confrérie. C’est pourquoi l’espace démocratique égyptien n’a jamais existé que de façon embryonnaire.

 

Vous rappelez aussi que l’Égypte a joué un rôle clé dans la diffusion planétaire de l’islamisme et du djihadisme...
C’est en 1979, après l’invasion soviétique de l’Afghanistan, qu’avec le protecteur américain se met secrètement en place là-bas une véritable « coproduction » du djihad qui, dans le contexte de la guerre froide, va donner naissance à Al-Qaida. Les bases en sont jetées par Sadate puis, après son assassinat en 1981, c’est Moubarak, à l’instigation de la CIA, qui les développe. Le régime croit naïvement se débarrasser à bon compte de ses activistes dangereux en les incitant au départ. Puis, très vite, il se met à livrer des armes. Cela s’appelle jouer avec le feu, et l’incendie n’est pas près de s’éteindre.

 

Propos recueillis par Irène Berelowitch pour "ARTE Magazine"

 

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« Les Pharaons de l’Égypte moderne »
Documentaire de Jihan El Tahri (France, 2015, 3x52mn)
Coproduction : ARTE France, Big Sister

Dernière màj le 8 décembre 2016