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Les médias publics polonais sous contrôle

Pays : Pologne

Tags : médias, Service public, Jaroslaw Kurski

Dans la nuit du 30 au 31 décembre dernier, le Parlement polonais a adopté une loi sur les médias du service public. Un vote à la va-vite qui place ce secteur sous le contrôle direct du gouvernement. Ce dernier a désormais le pouvoir de nommer et de démettre les dirigeants de la radio et de la télévision polonaise. Les nouvelles dispositions font immédiatement expirer les mandats des instances dirigeantes actuelles, donnant au ministre du Trésor le choix de nommer les successeurs. La loi a été promulguée ce jeudi par le président Duda malgré les appels de nombreux représentants de l´Union européenne.

 

Les médias publics polonais sous contrôle
Interview du rédacteur en chef adjoint de Gazeta Wyborcza, quotidien de centre gauche polonais

ARTE Journal : Que signifie cette nouvelle loi sur les médias publics ?

Jaroslaw Kurski

Jaroslaw Kurski : Pour moi, cette nouvelle loi sur les médias va plus loin que ce qu’elle semble dire, c’est une tentative d’étouffer tout autre pouvoir. Le PiS a gagné les élections, et maintenant ils essayent d’imposer leur loi, que ce soit sur les médias, ou sur le tribunal constitutionnel, ou encore sur la société civile… Pour moi, ils veulent liquider la démocratie parlementaire en Pologne. Le gouvernement ne cache pas ses intentions : la télévision publique doit désormais se nommer "nationale", et représenter l’avis du gouvernement.  S’imposer à tous les niveaux. C’est un renversement des valeurs. Le parti au pouvoir a adopté une loi qui supprime la liberté des médias, alors que leurs députés scandent sur les bancs de l’assemblée : "Medias libres ! Médias libres !". Ils ont aussi adoptés une loi qui restreint les pouvoirs de la cour constitutionnelle tout en criant "Vive la démocratie !"

Selon moi, la prochaine étape sera de s’attaquer aux médias privés comme nous. C’est évident : un gouvernement qui pense que le rôle d’une télévision publique est de saluer son travail, n’est pas prêt à accepter les critiques d’autres médias. Nous savons déjà qu’une loi anti-terroriste se prépare, où il est question de contrôler internet… et j’ai un mauvais pressentiment.

 

Un mouvement de protestation civil a vu le jour, alors que le pays a voté pour ce gouvernement… On a l’impression que deux camps s’affrontent ?

Il souffle dans toute l’Europe, un vent de nationalisme et de populisme, mais jusqu'ici la Pologne était épargnée. Elle ne l’est plus."

Jaroslaw Kurski

La Pologne est effectivement divisée par la catastrophe de Smolensk. Les électeurs du Pis pensent que c’est un attentat. Même s’il a été prouvé que ce fut un banal accident d'avion causé par une erreur de pilotage, ils préfèrent croire à la thèse du complot, cela les conforte dans la croyance qu’ils sont des victimes. La crise des réfugiés est un autre exemple, cela a provoqué une vague de réactions xénophobes d’une ampleur qui nous a surpris… Kaczynski joue très bien avec ces sujets : il a affirmé que les réfugiés amenaient maladies, bactéries et parasites en Pologne, beaucoup y croient… Ces divisions violent le tissu social, et il n’y a rien de plus destructeur pour une société qu’une guerre civile. Or, nous sommes à l’heure actuelle dans une guerre civile "froide". Ceux qui représentent une certaine classe moyenne, urbaine et libérale, sont insultés. On dit d’eux que ce sont des "rats", on les déshumanise… 50 000 personnes sont descendues dans les rues pour dire leur opposition, et le président Duda dit d’eux que ces gens-là ne veulent pas défendre la démocratie mais leurs propres intérêts. Quant à Kaczynski, le président du parti PiS, il dit de nous que nous sommes des collaborateurs de la Gestapo, des voleurs, des communistes, que nous portons en nous le gène du "traître", que nous sommes la pire des espèces. Il souffle dans toute l’Europe, un vent de nationalisme et de populisme, mais jusqu'ici la Pologne était épargnée. Elle ne l’est plus.

 

Qu’attendez-vous de l’Union européenne ? 

L’Europe, c’est une communauté de valeurs, ce n’est pas seulement une communauté du charbon, de l’acier, et de l’argent."

Jaroslaw Kurski

L’Union européenne peut et doit intervenir ! Tous ceux qui chérissent la démocratie attendent ceci de l’Union européenne. L’Europe, c’est une communauté de valeurs, ce n’est pas seulement une communauté du charbon, de l’acier, et de l’argent. Nous partageons des valeurs communes. Et si quelqu'un ne veut pas respecter ces valeurs, alors c’est qu’il ne veut pas y appartenir… et vous devez lui faire la leçon. Il est de notre devoir d'exiger de l'UE que les normes minimales de démocratie, comme la liberté d’expression, soient respectées dans notre pays. Nous attendons une réponse de l’Union européenne. Toutes les institutions doivent réagir, et contrôler l’état de la démocratie en Pologne. Une grande partie des citoyens polonais se perçoivent comme européens, et attend que l’Europe se montre solidaire.

Dernière màj le 14 novembre 2016