Les Etats-Unis dans le bourbier irakien

Pays : Irak, États-Unis

Tags : EIIL, Obama, Chiites, Sunnites

Alors que les insurgés de l'Etat islamique en Irak et au levant menacent toujours de prendre Bagdad, Barack Obama a promis d'intervenir. Le président américain, qui avait fait du retrait d'Irak l'une des pierres angulaires de sa politique extérieure se trouve bien embrassé. Le chaos qui règne en Irak a été en partie provoqué par les ratés de l'intervention américaine en 2003 et les États-Unis ne peuvent pas se permettre de détourner les yeux. Barack Obama a déjà envoyé sur place près de 400 soldats d'élite pour protéger le personnel de l'ambassade américaine à Bagdad, mais la présence des soldats US devraient s'arrêter là. Le président privilégiera sans doute les frappes de drones ciblées comme nous l'explique Laurence Nardon, responsable du programme États-Unis à l'Institut français des relations internationales. Selon elle, la politique extérieure américaine est en train de prendre un tournant. Washington mesure enfin la menace que fait peser le terrorisme sunnite sur les pays occidentaux et veut l'éradiquer, quitter à se rapprocher de régimes chiites, honnis jusque là.

ARTE Journal : Comment le président Obama peut-il agir en Irak pour tenter de stopper la progression de l'EIIL ?

 

Laurence Nardon : Le président Obama a déjà envoyé dans le golfe un certain nombre de porte-avions et d'avions de reconnaissance ces derniers jours, juste pour être présents sur place, pour pouvoir observer ce qu'il se passe et pour envoyer un message de présence. Ensuite, il réfléchit à l'envoi non pas de troupes au sol mais plutôt de forces spéciales ou de drones, des choses qui correspondent aux moyens qu'il a employés depuis son arrivée au pouvoir. Depuis son arrivée au pouvoir, Obama a été extrêmement réticent à envoyer des forces armées sur le terrain, sur de nouveaux théâtres. Sa méthode a été d'agir à distance, comme avec les drones au Yémen et au Pakistan, ou par le biais d'opérations spéciales, comme les Navy Seals qui ont été tuer Ben Laden. Il a aussi privilégié le fait de faire intervenir des alliés à sa place, comme lors de l'opération franco-britannique en Libye. Toutefois, il n'est pas dit que ce genre d'opération pourrait servir à quoi que ce soit. Il réfléchit donc plutôt à la racine du problème. L'idée est de forcer le Premier ministre chiite irakien, al-Maliki, à faire un gouvernement d'union nationale avec les chiites, les sunnites et les kurdes. Historiquement il y a une majorité chiite en Irak et une minorité sunnite. Sous Saddam Husseim, c'est la majorité sunnite qui tenait le pays et lorsque les Américains sont arrivés, ils ont dit que ce devait être la majorité chiite qui gouverne pour des raisons démocratiques. Mais tous les Premier ministres, qui sont chiites depuis 2003, n'ont pas sur recréer l'unité nationale avec des postes réservés pour les sunnites, d'autres pour les chiites et d'autres pour les kurdes au sein du gouvernement, comme cela s'est fait au Liban par exemple. C'est pour cela qu'aujourd'hui les sunnites irakiens se sont radicalisés et ont fait quasiment sécession. Donc Obama veut essayer de faire en sorte que le Premier ministre irakien inclut des sunnites dans son gouvernement de manière à leur ôter l'envie de se radicaliser.

 

 

Il y a aussi une prise de conscience en Occident, que ce qu'il se passe autour de l'EIIL n'est pas uniquement un problème local mais qu'il risque d'irradier l'Occident.

Laurence Nardon - 17/06/2014

Pourquoi Obama pense-t-il à intervenir en Irak alors qu'il avait hésité puis reculé sur la Syrie ?

 

Laurence Nardon : Il est certain que les Américains sont plus gênés sur l'Irak car ils sont tellement responsables dans l’enchaînement des faits qui mènent à la situation d'aujourd'hui qu'il est plus difficiles de rester à l'écart. Il y a aussi une prise de conscience en Occident, aux Etats-Unis comme chez nous, que ce qu'il se passe autour de l'EIIL n'est pas uniquement un problème local mais qu'il risque d'irradier l'Occident, comme on l'a vu au musée juif de Bruxelles. C'est sans doute aussi pour cela qu'Obama prend le problème plus au sérieux. Obama est un homme de réflexion qui n'aime pas agir dans la précipitation. Il s'était juré de ne pas retourner en Irak donc je pense que la solution qu'il envisage le plus – à part le « containment » d'urgence avec des forces spéciales sur place ou les frappes de drones – c'est de faire en sorte que la minorité sunnite irakienne n'ait plus de raison d'être mécontente.

Plus largement il veut changer la dynamique entre les chiites et les sunnites. Depuis 1979 et la révolution iranienne, les Occidentaux avaient plus peur des chiites que des sunnites. Les chiites, c'était l'Iran, le Hezbollah, une première vague de terrorisme musulman alors que les sunnites c'étaient les "calmes", c'était l'Arabie Saoudite... là où il y avait moins de terrorisme. Et cela a évolué depuis l'émergence d'Al-Qaïda qui est une organisation sunnite. Le terrorisme sunnite semble aujourd'hui plus dangereux que le terrorisme chiite. Voilà pourquoi, entre autres, les Etats-Unis se rapprochent de l'Iran.

 

Les Occidentaux sont en train de se dire : on a cru au printemps arabe mais on a eu tort.

Laurence Nardon - 17/06/2014

Est-ce qu'on assiste à un tournant dans la politique étrangère américaine ?

 

Laurence Nardon : Je pense qu'il y a un tournant dans l'analyse que font les Occidentaux de la menace diffuse en provenance du Moyen-Orient. Il y a un moment qu'on sait que cette menace est plus sunnite que chiite, et que laisser pourrir le conflit syrien risque de devenir plus dangereux que d'agir. Toutefois je ne pense pas que le tournant ira jusqu'à l'envoi de troupes sur place.

L'autre tournant, et c'est vraiment horrible, c'est que les Occidentaux sont en train de se dire : on a cru au printemps arabe mais on a eu tort. Ils se disent que certes il aurait été vraiment chouette que ces pays se débarrassent eux-même de leurs tyrans, fassent des élections démocratiques mais il sont en train de réaliser que cela a conduit à la prise du pouvoir par les islamistes. Dans un pays comme l'Egypte, où il y a eu des élections démocratiques qui ont mené les islamistes au pouvoir puis un nouveau coup d'Etat et la prise de pouvoir par le général al-Sissi, qui est l'équivalent de Moubarak, c'est retour à la case départ et d'une certaine manière l'Occident est soulagé parce que ce régime est beaucoup moins dangereux pour nous que les islamistes sous Mohamed Morsi. En Syrie, c'est encore pire. C'est nous qui n'avons pas voulu aider les modérés au départ et face au pourrissement de la situation, on se demande aujourd'hui si le Président Assad n'est pas le seul rempart contre les djihadistes très extrémistes. Quand on voit la réaction des Occidentaux aux dernières allégations de gazage, c'est nul, c'est silence total, donc je pense qu'ils sont en train de se dire autant avoir Bachar al-Assad qui gaze sa population que les djihadistes de l'EIIL qui envoient des kamikazes à Paris, à Bruxelles ou à Boston. Je pense qu'il est là le tournant.

 

L'idée serait de faire un axe Occident-chiites pour encadrer par tous les moyens possibles l'extension de ce califat sunnite, voulu par EIIL.

Laurence Nardon - 17/06/2014

Est-ce qu'il est réaliste aujourd'hui d'imaginer un axe Washington-Téhéran ?

 

Laurence Nardon : Oui, c'est un axe qui se dessine. Les négociations sur le programme nucléaire iranien ne sont pas anodines et c'est de mon point de vue une démarche extrêmement intéressante de la part de l'administration Obama puisque ce sont les premières discussions diplomatiques entre l'Iran et l'Occident depuis 1979. L'idée est de faire un deal pour interrompre le programme nucléaire militaire iranien qui pourrait avoir des répercussions régionales très importantes. Israël n'aurait plus autant de marges de manœuvre pour réclamer une frappe de l'Iran par les Etats-Unis, ce qui permettrait une désescalade de ce conflit. Cela permettrait aussi un retour sur l'alliance avec les sunnites d'Arabie Saoudite. L'idée serait de faire un axe Occident-chiites pour encadrer par tous les moyens possibles l'extension de ce califat sunnite, voulu par EIIL.

 

Mais cet axe risquerait d'inclure la Syrie de Bachar al-Assad puisque le régime est également issu d'une branche du chiisme ?

 

Laurence Nardon : Complètement, c'est pour ça que je pense que le président syrien a encore de beaux jours devant lui. Les Occidentaux commencent à se dire qu'il est moins dangereux pour nous que les autres.

 

Propos recueillis par Fanny Lépine