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"Les bombardements d'Assad sont une attaque contre la société civile"

Pays : Syrie

Tags : Amnesty, guerre, Civils, Bachar al Assad

Le nouveau rapport d'Amnesty International, intitulé "La mort partout : crimes de guerre et violations des droits de l'homme à Alep" et publié ce mardi 5 mai, décrit les atrocités commises quotidiennement dans la ville par les forces du régime et les groupes d'opposition armés, et conclut que certains actes du gouvernement sont constitutifs de crimes contre l'humanité. Entretien avec Ruth Jüttner, spécialiste du Moyen-Orient au sein de l'ONG.

Ruth Jüttner

ARTE Info : Amnesty International a récemment accusé le régime de Bachar al-Assad de crimes de guerre, notamment en raison des bombes barils lâchées sur Alep. D’où tenez-vous ces informations et que vous disent vos sources sur place ?
Ruth Jüttner : Nous travaillons avec des organisations des droits de l’homme basées en Syrie, comme le Syrian Network for Human Rights, mais aussi avec des médecins, des journalistes ou des personnes ayant fui Alep, avant d’y retourner pour fournir de l’aide. Selon ces sources, les bombes barils ont fait près de trois mille morts parmi les civils d’Alep, mais "seulement" trente-cinq combattants durant la même période. Comme vous pouvez le constater, ces bombardements sont clairement une attaque contre la société civile, et non un pur acte de guerre.

 

Pourquoi tenez-vous à cette distinction ?
Les lois internationales sont claires : les belligérants doivent se battre entre eux dans des conflits armés, mais cela ne doit en aucun cas blesser les civils. La loi indique également que les espaces publics, tels que les écoles, les mosquées, les églises ou les marchés, ne peuvent pas devenir des cibles, car ils sont souvent fréquentés par des civils. Mais si des combattants s’emparent de ces lieux, nous entrons dans une zone grise. Et c’est précisément le cas à Alep. L’armée syrienne mène ses combats dans les zones résidentielles, qu’elle place sous le feu de l’artillerie. Il n’y a aucun doute que les dommages causés à la population civile sont, selon nous, clairement plus importants que les bénéfices militaires.

 

"Les dommages causés à la population civile sont clairement plus importants que les bénéfices militaires"

Ruth Jüttner - 05/05/2015

Comment obtenir des faits et des données fiables en temps de guerre ? L’organisation Amnesty International est-elle présente sur place ?
Même en temps de paix, Amnesty International n’a jamais eu l’autorisation de conduire des recherches en Syrie. Entre 2012 et 2013, nous avons eu la possibilité de mener des enquêtes au nord du pays. Durant cette période, nous étions également présents à Alep, pour nous faire une idée des combats en cours. Mais depuis l’année dernière, la situation étant plus dangereuse, nous ne sommes plus retournés en Syrie. Maintenant, nous travaillons avec des organisations qui sont, elles, déployées sur le terrain. Nous avons récemment conduit soixante dix-huit entretiens avec des Syriens qui ont fui Alep et vivent désormais dans des camps de réfugiés turcs, ainsi qu’avec des personnels médicaux ou des employés des agences de l’Onu.

 

Ces réfugiés veulent-ils retourner chez eux, en Syrie ?

Oui, la plupart d’entre eux le disent clairement : quand la paix reviendra, nous rentrerons au pays !

En savoir plus...

"Les Palestiniens, victimes collatérales de quatre années de guerre en Syrie", à lire sur ARTE Info.

 

Ce ne sont pas les premiers crimes de guerre commis en Syrie. Quels sont les autres faits que vous avez recensés en quatre ans de conflit ?
Tout d’abord, il y a le siège de certaines villes, organisé par l’armée syrienne, mais aussi par les rebelles. Les personnes qui n’ont pas réussi à s’en échapper, sont prises au piège, privées de nourriture et de secours. Le camp palestinien de Yarmouk en constitue probablement le pire exemple. Le lieu est totalement bouclé depuis juillet 2013. Selon nos informations, 194 personnes ont péri à Yarmouk depuis mars 2014. C’est un exemple criant de crimes contre l’humanité. Bien entendu, nous avons aussi condamné l’utilisation d’armes chimiques par le régime d’Assad. Le premier recours à ce type d’armes a pu être prouvé en 2013, dans le quartier de la Ghouta situé dans la banlieue de Damas. Une attaque qui a causé la mort d’un nombre extrêmement élevé de femmes et d’enfants. Par la suite, la communauté internationale a fortement fait pression pour interdire le recours à ces armes. Mais cette année, en mars, une autre attaque de cette nature a eu lieu à Idlib. Une famille entière s’est réfugiée dans le sous-sol d’une maison, et y a péri, étouffée, ignorant que le gaz se propage vers le bas.

 

Plus de 220 000 personnes sont mortes, depuis le début de la guerre civile en 2012. Quels autres crimes Amnesty International a-t-elle pu mettre en lumière ?
En dehors des crimes de guerre, il y a aussi les crimes commis sur les civils : l’armée syrienne a emprisonné et torturé plusieurs personnes. Cette persécution de la population est un vaste système mis en place sous le régime de Bachar al-Assad. Il s’agit clairement d’un crime contre l’humanité. Torture et famine provoquent chaque année le décès de près de mille personnes.

Six semaines de réflexion
"Les armes se tairont un jour, c’est certain (…) et il est de notre responsabilité que ce jour arrive le plus tôt possible." Staffan de Mistura, médiateur onusien en charge de la Syrie, a annoncé ce mardi matin qu’il se donne jusqu’à fin juin pour dire si oui ou non des négociations de paix pourraient être de l’ordre du possible en Syrie. Pendant six semaines, il va recevoir en tête-en-tête une centaine d’interlocuteurs impliqués dans le conflit syrien et recueillir le point de vue de chacun. Il ne s’agit pas de négociations, ni même de pourparlers, mais de discussions séparées, a clairement précisé Ahmad Fawzi, porte-parole de l’Onu. Parmi les personnes invitées se trouvent des représentants des autorités syriennes, gouvernementales et militaires, ainsi qu’une quarantaine de représentants de la société civile, les cinq membres permanents du conseil de sécurité de l’Onu. Les pays voisins de la Syrie et les Etats impliqués de près ou de loin dans le conflit ont aussi été conviés. Cette fois, l’Iran n’a pas été écarté. En revanche, le Front Al-Nosra et le groupe Etat islamique, les organisations djihadistes actrices majeures de la guerre en Syrie mais classées comme terroristes par les Nations-Unies, n’ont pas été invitées à venir discuter avec Staffan de Mistura.