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Les Argentins réclament "justice"

Pays : Argentine

Tags : Kirchner, Nisman, manifestations, Buenos Aires

Ils étaient 400 000 dans les rues de Buenos Aires à marcher en silence, sous la pluie. Un dernier hommage au procureur argentin Alberto Nisman retrouvé mort, une balle dans la tête, la veille du jour où il devait produire des preuves de la culpabilité  de la présidente du pays dans un scandale d'Etat. Le gouvernement a qualifié la manifestation de "putschiste".

La manifestation s'est déroulée entre le Congrès et la place de mai, siège de la présidence de Buenos Aires. Le gouvernement argentin dénonce une "marche d'opposition", pourtant le succès de la mobilisation ne fait aucun doute, et c'est la plus importante qu'ait eu à affronter le présidente Kirchner en sept ans de mandat.

 

Les argentins réclament "justice"

 

Une balle dans la tête, une arme à portée de la main, un appartement verrouillé de l'intérieur, et le corps du procureur Alberto Nisman qui gît au sol. La veille du jour où il devait présenter devant le Congrès des preuves de la culpablité de la présidente argentine et de son ministre des Affaires étrangères dans un scandale de grande ampleur.  L'enquête conclut au suicide. Mais une grande majorité des argentins n'y croit pas. La contestation gronde contre ce que beaucoup considèrent comme un mensonge d'état. Pour Laura Ginsberg, de l'Association pour l'élucidation du massacre impuni de l'AMIA, il s'agit d'"un crime d'Etat"

 

Chronologie de l'affaire

En 2004, le procureur Alberto Nisman est en charge de l'affaire de l'attentat contre l'AMIA, un bâtiment regroupant des organisations juives, à Buenos Aires. L'explosion avait fait 85 morts et 300 blessés en juillet 1994. Très rapidement, le procureur Nisman accuse l'Iran d'être le commanditaire de l'attentat, et le groupe armé libanais Hezbollah son bras armé sur le terrain.

 

En 2007,  Alberto Nisman émet un mandat d'arrêt international contre 5 dirigeants iraniens – dont l'ancien président Ali Rafsandjani – qu'il soupçonne d'être les commanditaires directs de l'attentat. En 2013, Téhéran et Buenos Aires signent un accord qui autorise un juge argentin à aller interroger des suspects en Iran. Mais l'accord reste lettre-morte.

 

Le 14 janvier dernier, Alberto Nisman remet à la justice un dossier de 300 pages dans lequel il accuse la présidente Cristina Kirchner et le ministre des Affaires étrangères Hector Timerman d'entrave à la justice. Il leur reproche notamment d'avoir couvert les suspects iraniens en échange de contrats commerciaux. Quelques jours plus tard, peu avant sa mort, il accuse dans un document rendu public Cristina Kirchner et son ministre des affaires extérieures, Hector Timmerman, d'avoir "décidé, négocié et organisé l’impunité des terroristes iraniens en fuite" afin de "fabriquer l’innocence de l’Iran", dans le but "de rétablir des relations commerciales pleines d’Etat à Etat afin de pallier la grave crise énergétique argentine, moyennant un échange de pétrole iranien contre des céréales argentines".

 

A qui profite le crime ?

Alors que l'opposition crie au scandale, la présidente Cristina Kirchner évoque un complot et un assassinat. Quant au secrétaire général de la présidence, Anibal Fernandez, il assure que le procureur Alberto Nisman obéissait en "soldat" aux ordres de Jaime Stiuso, l'ancien patron des services secrets en personne, qui aurait rédigé le document de 300 pages accusant la présidente remis le 14 février à la justice.

 

Portraits def

 

Qui est Jaime Stiuso ?

Il est la dernière personne à avoir parlé avec Alberto Nisman, la veille de sa mort, durant une douzaine de minutes. L'homme est aussi redouté que mystérieux. De son vrai nom Antonio Horacio Stiles, Jaime Stiuso a gravi les échelons du SIDE (Secrétariat au renseignement de l'Etat)  jusqu'à devenir le patron opérationnel des services secrets – où il était depuis 1994, il était en charge du dossier AMIA. Après 43 ans de service, Jaime Stiuso a été brutalement débarqué par Cristina Kirchman en décembre dernier.

 

Et pourtant, il semblait intouchable. Sa grande spécialité étaient les "carpetazos", les dossiers sur les uns et les autres. "Il a des document compromettants sur tout le monde, il peut faire chanter n'importe qui", assure un ancien policier. Ses détracteurs disent qu'il a profité de ses fonctions pour se bâtir une fortune, et que le SI avait des activités liées au trafic de drogue et à la prostitution. "Les services de renseignement sont là pour servir l'intérêt de la nation. Ici, ils servent des intérêts personnels (...) Stiuso et ses hommes avaient pris trop de pouvoir, ils mettaient sur écoute des responsables du gouvernement...", selon une source proche du SI.

 

Convoqué au parquet, Stiuso a envoyé son avocat Santiago Blanco Bermudez… qui a dit qu'il ne savait pas si son client se trouvait en Argentine. Pour le pouvoir, l'ancien espion a éliminé Alberto Nisman.Alors est-il mêlé de près ou de loin à la mort du procureur Nisman comme le laisse entendre la présidente Kristina Kirchner? Ou est-ce une guerre des services qui se joue ?

 

Une guerre des services ?

Pour la députée d'opposition Elisa Carrio, la mort du procureur "est une opération montée par ceux qui sont capables de tuer", citant le nom du général Milani, nommé par Mme Kirchner chef des armées en 2014. En clair, l'opposition soupçonne le pouvoir d'avoir éliminé un magistrat encombrant, tandis que le gouvernement y voit un complot d'agents des services secrets revanchards.

Portraits def

Elisa Carrio a donc déposé une plainte en justice contre la présidente argentine Cristina Kirchner. La plainte vise également Alejandra Gils Carbo, procureur général, et le chef de l'armée, le général César Milani, soupçonnés d'avoir fait obstacle à l'enquête et exercé des pressions sur des magistrats.

 

Le "Kirchnérisme" ébranlé

Le gouvernement a riposté et accusé cette politicienne de centre-droit de "vouloir semer la zizanie dans la société" et de "protéger son ami Stiuso", l'ex-patron des services de renseignement.

 

Cette affaire discrédite Cristina Kirchner. La présidente – qui n'a pas le droit de briguer un 3ème mandat - n'a pas encore désigné son favori pour l'élection du 25 octobre prochain. Après 12 années de pouvoir, le "Kirchnérisme" pourrait avoir du mal à se remettre de cette affaire, alors que l'Argentine est en pleine crise économique.

 

Dernière màj le 8 décembre 2016