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L’Erythrée, Etat-prison que l'on cherche à fuir

Pays : Érythrée

Tags : Réfugiés

4000. C’est le nombre de personnes qui fuient, chaque mois, l’Erythrée selon l'ONU. Cet Etat à peine plus grand que l’Angleterre, situé dans la Corne de l’Afrique, ne fait que rarement l’actualité. Pour cause : l’ordre règne dans ce pays dirigé depuis 22 ans par Issayas Afeworki, qui réduit toute voix contestataire au silence. Seuls ceux qui ont fui, et rejoint l’Europe, livrent aujourd’hui des témoignages de cette dictature qui parvient à détrôner la Corée du Nord dans le palmarès des pays les plus répressifs.

"Ce ne sont pas des migrants, ce sont des évadés"

Chaque année, les mêmes scènes et les mêmes bilans. Malgré la mise en place par l’Union européenne de l’opération Triton, les bateaux, voire les cargos de migrants en rêve d’Europe continuent à faire naufrage en Méditerranée.  "Notre bureau en Italie signale que 22 % des personnes arrivant par bateau sont érythréennes. Cela fait des Érythréens le deuxième groupe en importance à arriver en Italie par bateau, après les Syriens." Adrian Edwards, le porte-parole du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés égrène les chiffres : la moitié des migrants proviennent soit d’un pays en guerre, la Syrie, soit de cet Etat despotique, l’Erythrée, coincé entre le Soudan et l’Ethiopie.

 

Le jour où les portes de l’Érythrée s'ouvriront, on s'apercevra que le régime érythréen était comparable à celui des khmers rouges.

Léonard Vincent, au Monde - 21/01/2013

Pour Léonard Vincent, ces Erythréens ne sont pas "des migrants", mais "des évadés". Ce journaliste, ancien responsable du bureau Afrique de Reporters sans frontières, a consacré un livre à ce pays où chaque adolescent, garçon ou fille, se retrouve enrôlé dès ses 17 ans. Un service militaire obligatoire, durant lequel l’armée décide du métier et de l’emploi du temps de chaque citoyen, jusqu’à ses 50 ans. Seule échappatoire : fuir avant l’âge limite. Pour cela, il faut éviter les champs de mines aux frontières de l’Etat, et les patrouilles qui ont l’ordre de tirer à vue. Les moins chanceux, stoppés dans leur élan, atterrissent dans les nombreuses geôles de cet Etat-prison : des hangars à la périphérie des villes, des cellules de 3 m2, où chaque détenu est astreint au silence et à l’isolement, ou, encore, des containers situés en plein désert, où pour survivre à la chaleur, les prisonniers doivent à tout prix éviter de s’allonger sur le sol.

Ceux qui parviennent à franchir les frontières indemnes n’ont pas fini leur périple. Pour rejoindre l’Europe, beaucoup traversent le Sinaï égyptien, ou la Libye, et sont alors kidnappés par des trafiquants qui les retiennent dans des fermes d’esclaves. Torturés, leurs bourreaux les force à joindre leur famille, sous les coups, pour réclamer une rançon et espérer une libération. "Sound of torture" est notre dossier sur ce sujet.

Issayas Afeworki,
héros devenu geôlier

Issayas Afeworki

Il fut celui qui mena le pays à son indépendance, après 30 ans de guerre avec le voisin éthiopien. Bill Clinton lui-même, alors président des Etats-Unis, le qualifiait de « dirigeant de la renaissance » du continent africain. Aujourd’hui, l’homme est devenu le surveillant en chef de l’Erythrée. Issayas Afeworki, 69 ans, a fait ses armes lors de la guerre contre l’Ethiopie, de 1961 à 1991, abandonnant ses études d’ingénieur pour prendre le commandement du Front populaire de libération de l’Erythrée. Formé auprès de Mao Zedong lors d’un séjour à l’Académie militaire de Nankin, il est depuis 1993 le président d’un pays qui n’a connu aucune élection.

Rançonner la diaspora pour éviter la faillite

Eau, électricité. Tout manque à Asmara, la capitale, qui vit au rythme des coupures. Le régime, reclus sur lui-même, compte sur son agriculture (11 % de la production de richesse nationale), et, surtout, sur les quelques mines de cuivre ou d’or, que les entreprises étrangères lorgnent, malgré les avertissements des organisations non gouvernementales.  Autre ressource du pays : l’argent de la diaspora. Car, même évadés, les Erythréens continuent de subvenir, à distance, aux besoins de leur famille, dont le salaire moyen mensuel est de 30 euros. Un atout pour le régime car ces citoyens de l’étranger, considérés à l’intérieur des frontières comme des traîtres et des intrus, permettent de boucler le budget d’un Etat en faillite. La diaspora est ainsi sommée de verser, chaque année, une taxe équivalant à 2 % de leurs revenus). S’ils refusent, ce sont les proches restés aux pays qui en paieront les frais.

 

Un régime paranoïaque

Pour faire régner l’ordre, Issayas Afeworki n’hésite pas… à armer les habitants. En 2012, il distribue des kalachnikovs aux chefs de famille pour former des milices de quartier. La chute d’Hosni Moubarak, en Egypte, et de Mouammar Kadhafi, en Libye, deux puissants soutiens de l’Erythrée fait craindre de voir le printemps arabe souffler jusque dans la Corne de l’Afrique. Alors pour parer aux velléités d’insurrection, le pouvoir bat la campagne, en criant aux complots et en débusquant des "agents de l’étranger", espions de la CIA. Les emprisonnements politiques continuent. Et les 15 personnalités du pays, qui avaient osé dénoncer en 2001 la dérive dictatoriale du héros de l’indépendance, sont désormais oubliées, disparues dans les fonds des geôles du régime. Dans la foulée, les médias privés avaient été fermés, les journalistes envoyés au cachot. Silence radio. Le 21 janvier 2013, un groupe de militaire tente d’organiser un putsch. Raté. S’ensuit une purge dans le parti (unique) au pouvoir et de nouveaux emprisonnements.

 

Gérer les flux de migrations, ou comment renouer des relations diplomatiques

Les gens cesseront de risquer leur vie, quand la situation des droits de l'homme sur le terrain s'améliorera.

Sheila Keetharuth, rapporteur spécial de l'ONU pour les droits de l'homme en Eryhthrée

Le 28 novembre 2014, le Conseil de l’Union européenne, alors sous présidence italienne, lance le "processus de Khartoum", destiné à mieux maîtriser les flux migratoires en provenance de la Corne de l’Afrique vers l’Europe. Les 28 membres de l’UE s’engagent donc à coopérer aux côtés des pays de la région (Soudan, Ethiopie, Libye, Tunisie, ou Erythrée, entres autres) pour lutter contre le trafic d’êtres humains et les réseaux de passeurs. Beaucoup dénoncent ce pacte européen avec certains dictateurs de la région, à l’image d’Issayas Afeworki, comme à l’occasion de cette tribune d’élus écologistes.

 

Depuis, des délégations italienne et britannique ont gagné Asmara, pour discuter de ces questions. Le journaliste Léonard Vincent, qui s’est déjà fendu de plusieurs lignes contre le processus de Khartoum, publie d’ailleurs sur son blog les "notes" d’un diplomate français prises lors d’une de ces réunions, et soulignant que I’Erythrée  "cherche à instrumentaliser sans vergogne" la question migratoire. Or, pour résoudre cet épineux dossier, rien de tel que de prendre le problème à la source. C’est d’ailleurs la suggestion de Sheila Keetharuth, qui dirige la commission d’enquête de l’ONU sur les crimes commis par le régime érythréen contre sa population. "Les gens cesseront de risquer leur vie en entreprenant des voyages aussi dangereux, seulement quand la situation des droits de l’homme sur le terrain s’améliorera."

 

Quels sont les pays d'accueil des Érythréens ?

La majorité des fugitifs cherchent refuge dans le Soudan voisin. D’autres tentent leur chance en Éthiopie, bien que le pays se trouvait en guerre avec l’Erythrée jusqu’en 2002, en raison d’un conflit frontalier. En Europe, c’est surtout l’Italie qui accueille les réfugiés Érythréens. L’Érythrée fut de 1890 à 1936 une colonie italienne.  Cette carte fait apparaître quels sont les pays, qui selon l’Agence des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR), accueillirent  le plus de réfugiés Érythréens en 2013. 

 

Érythrée

 

 

 

 

Dernière màj le 8 décembre 2016