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Législatives en Turquie : les Kurdes croient en leur nouvelle étoile

Pays : Turquie

Tags : élections législatives, HDP, Kurdes

Le score des législatives va contraindre le parti du président Erdoğan à former un gouvernement de coalition et faire face à ce qui se dessine comme un nouvel opposant de poids. Pour la première fois de l'histoire, une formation issue des mouvements kurdes va siéger au Parlement. Le Parti démocratique des peuples ébranle le pouvoir en Turquie.

Au lendemain des élections législatives qui se sont tenues en Turquie le 7 juin, le paysage politique turc a pris une toute nouvelle tournure. Avec 40,8% de voix, l’AKP (Parti de la justice et du développement), le parti islamo-conservateur du président Erdoğan, reste certes la première formation politique du pays, mais ne détient plus la majorité absolue au Parlement. Il a perdu dix points par rapport aux élections précédentes.

Ses principaux concurrents, le Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate) et le Parti de l'action nationaliste (MHP, droite), ont obtenu respectivement 25% et 16,3% des voix. Mais le grand gagnant de cette élection est le HDP (Parti démocratique des peuples). Ce parti issu des mouvements kurdes a remporté 13,1% des suffrages et comptera donc 80 sièges sur les 550 du Parlement turc.

Le reportage du correspondant d'ARTE Journal en Turquie, Gunnar Köhne, dans les rangs du HDP.

Turquie : la joie des Kurdes

Nous avons demandé à trois ressortissants turcs établis en France de commenter ce tournant politique. Un historien et politologue, un représentant du HDP auprès des institutions européennes et une porte-parole de la communauté kurde.

Pur produit de la gauche socialiste

Anti-nationaliste, pluraliste, anti-capitaliste, ce Parti démocratique des peuples qui fait tant parler de lui aujourd’hui est un pur produit de la gauche socialiste turque dont l’une des causes principales a toujours été celle des Kurdes. Il a bel et bien remporté une victoire électorale mais nombreux sont ceux qui tiennent à rappeler qu’il ne s’agit pas uniquement d’une victoire de la minorité kurde. A commencer par son leader Selahattin Demirtas. Au moment où les résultats sont tombés, dévoilant le score inattendu de ses 13% de voix, le chef du HDP a déclaré : "Ce n’est pas un complot. C’est le choix et le droit du peuple qui s’est exercé en son âme et conscience. A partir de ce soir, le HDP ne sera plus jamais tenu à l’écart d’aucun programme concernant la Turquie et tous ses peuples."

"Une coalition des progressistes"

Samim Akgönül, historien

Samim Akgönül, historien spécialiste la Turquie contemporaine et maître de conférences à l’université de Strasbourg, explique : "En effet, dans cette formation, la locomotive c’est le mouvement politique kurde mais elle tire un train qui a beaucoup de wagons. Ces wagons sont bien attachés ensemble. Il y a les socialistes, les libéraux, les pro-européens, le mouvement féministe, le mouvement LGBT, des défenseurs des minorités, des défenseurs des droits humains. Il s’agit d’une coalition des progressistes et c’est d’ailleurs grâce à cette coalition que l’électorat ossifié du mouvement kurde a doublé ses voix."

"La victoire des minorités"

Hélène Erin, porte-parole de la communauté kurde à Strasbourg

La dérive autoritariste et identitaire de Recep Tayyip Erdoğan a aussi poussé dans les bras du HDP les franges de la population turque qui ne se reconnaît pas dans des manières discriminatoires de conduire le pouvoir. Les multiples minorités qui composent la Turquie se voient noyées dans le ciment de l’identité nationale. Hélène Erin, porte-parole de la communauté kurde à Strasbourg, affirme que ''pour le gouvernement AKP et le président Erdoğan, il y a les 40-50% de gens qui votent pour eux et les autres. Ces autres-là se sont retrouvés dans le projet du HDP. C’est pour cette raison que la victoire aujourd’hui n’est pas seulement celle des Kurdes, c’est aussi celle de différents peuples, différentes minorités qui ont la nationalité turque, mais qui sont Arméniens, Alevis, Kurdes et autres''.

Selon Samim Akgönül, le HDP est en train de devenir le principal mouvement d’opposition du point de vue idéologique car "il est le seul parti à ne pas avoir un discours nationaliste." Le parti a d’ailleurs largement insisté : il ne fera pas coalition avec l’AKP.

La barre des 10% largement franchie

Fayik Yagizay, représentant du HDP auprès du Conseil de l'Europe

Les islamo-conservateurs ont tout fait pour barrer la route au Parti démocratique des peuples, afin de l’empêcher d’accéder aux bancs du Parlement. Les règles électorales dernièrement établies réclamaient en effet que seules les formations atteignant au moins 10% de voix pourraient siéger. Fayik Yagizay, qui représente le HDP auprès du Conseil de l'Europe, se réjouit, car la barre a été dépassée de plus de trois points : "La barre de 10 % - la plus haute au monde - est une absurdité et a longtemps empêché le parti kurde d’être présent dans les institutions de la démocratie".

Une nouvelle génération de Turcs

Les mouvements de protestation nés à Istanbul en 2013 semblent avoir ouvert une nouvelle voie d’expression populaire - malgré la répression exercée ces dernières années par le président de la République. "Il existe une nouvelle génération qui en a marre du discours identitaire, du discours d'identité ethnique, d'identité religieuse, d'identité idéologique et qui se préoccupe davantage d’autres sujets de la vie quotidienne. Elle réclame le droit à la parole sur là où elle vit, comme ce fut le cas pendant le mouvement de Gezi il y a deux ans", conclut Samim Akgönül.