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"Le rêve chinois est sujet à caution"

Pays : Chine

Tags : bulle immobilière, bâtiment

Le boom de la construction immobilière est un nouveau marqueur, comme bien d'autres encore, de l’économie de la Chine. L’historien Alexander Day et le réalisateur David Borenstein brossent un tableau de cette économie en pleine transition, ils discutent des enjeux auquel est confronté le Parti communiste chinois et aussi du cap que la Chine pourrait prendre. 

 

 

 

Alexander Day enseigne l’histoire de la Chine à l’université Occidental College de Los Angeles. Son dernier ouvrage, The Peasant in Postsocialist China: History, Politics and Capitalism (Le paysan dans la Chine postcoloniale : histoire, politique et capitalisme, inédit en français), livre un tour d’horizon des problématiques actuelles liées à la crise du monde rural chinois.

 

David Borenstein : Pouvez-vous brièvement résumer la tournure qu’a pris le programme de développement chinois, programme essentiellement basé sur l’exportation ? Quelles sont les conditions structurelles ou économiques qui ont rendu des réformes nécessaires ? 

Alexander Day : Depuis les années 1990, la Chine poursuit une stratégie d’exportation et d’investissement afin de maintenir une croissance très élevée de son PIB, de l’ordre de 10 % par an. L’économie a donc connu un véritable boom, inspirée de la réussite d’autres pays asiatiques comme la Corée du Sud et le Japon. Les investisseurs étrangers utilisaient principalement la Chine comme l’usine du monde, ou plutôt la chaîne d’assemblage du monde. Cette tendance, doublée d’investissements dans les infrastructures, a permis au marché de l’exportation de faire progresser le PIB de manière saisissante. Mais au même moment, la part du PIB représentée par la consommation est restée inférieure de moitié à celle qu’on observe aux Etats-Unis, alors même qu’en Chine, les années 1990 ont vu l’émergence d’une classe moyenne. 

 

Pékin entendait rejoindre le club des pays développés.

 

Le modèle a donc commencé à s’essouffler ?  

Alexander Day : Pékin entendait rejoindre le club des pays développés, des nations à revenu élevé. Le problème est le suivant : la Chine ne pouvait pas espérer à long terme les mêmes retours sur ses dépenses en capital et sur ses immobilisations corporelles – les grands projets d’infrastructure. Si de tels investissements permettent d’augmenter le PIB à court terme, ils ne conduisent pas nécessairement à plus de productivité dans la durée. Autrement dit, l’augmentation de la dette ne permettra pas de maintenir la croissance du PIB aux taux que la Chine a connus par le passé. Et puis les problèmes persistants que connaissent l’Europe et d’autres marchés d’exportation signifient qu’il n’est pas possible de compter sur l’export. Voilà comment la transition d’une économie d’exportation et d’investissement vers une économie de consommation domestique s’est imposée comme une nécessité — pour tout dire, l’hypothèse avait été évoquée dès la fin des années 1990. 

 

Quelles difficultés les planificateurs économiques chinois ont-ils rencontrées en voulant orchestrer cette transition ?

Les autorités suivaient le principe selon lequel les paysans pourraient se muer en consommateurs par le biais de l’urbanisation.

 

Alexander Day : Différents problèmes se sont présentés. Le premier a été de trouver des consommateurs. Prenons la réponse apportée par la Chine à la crise de 2008 : les autorités ont multipliés les initiatives à destination de la population rurale, en vertu du principe selon lequel les paysans, soit près de la moitié de la population, pourraient se muer en consommateurs par le biais de l’urbanisation. Alors qu’il existe un lien entre l’urbanisation et le niveau de consommation, l’urbanisation à grande vitesse ne génère pas nécessairement plus de consommation. Le danger étant que la croissance ralentisse et que les revenus n’augmentent pas suffisamment pour créer assez de demande et qu’au final, la Chine n’accède pas au rang d’économie à revenu élevé. 

 

Face à une consommation moins soutenue que prévu, on a plus d’une fois souligné que la croissance du PIB chinois (surtout après 2008) dépendait des bulles spéculatives. Que faut-il comprendre quand les analystes économiques parlent d’une triple bulle chinoise ?

Alexander Day : La triple bulle concerne les investissements, l’immobilier et le crédit. C’est le résultat de la stratégie économique chinoise et de la réponse apportée à la crise de 2008. La récente chute des cours de la bourse est également un symptôme bien réel de ces grands problèmes.

L’Etat a dû faire face à deux problèmes simultanés, réduire la dette tout en stimulant l’économie alors en phase de ralentissement. 

 

La stratégie économique chinoise à long terme a consisté à sous-rémunérer l’épargne des ménages et à maintenir la sécurité sociale à un faible niveau. Les dépôts bancaires ne rapportant que peu d’intérêts, les ménages ont cherché d’autres moyens de faire fructifier leur argent, ce qui a favorisé la bulle immobilière. Alors que les prix augmentaient rapidement, de nombreux ménages ont multiplié les investissements immobiliers, si bien que souvent, les biens sont restés inoccupés. Les gens se sont tournés vers l’immobilier, car c’était un des rares secteurs permettant de réels retours sur investissement. Cette spéculation est à l’origine de la bulle qui a commencé à stagner avant d’éclater l’an passé.

L’autre problème engendré par la stratégie économique chinoise, couplé à la réponse apportée à la crise de 2008, c’est qu’elle a produit beaucoup de dette — près de 30 billions de dollars —dont la plupart au niveau des gouvernements régionaux. Une dette généralement très coûteuse car financée par les banques, et qui conduit à une bulle du crédit. L’Etat a dû faire face à deux problèmes simultanés, réduire la dette tout en stimulant l’économie alors en phase de ralentissement. Des efforts contradictoires.

 

En tournant un film sur ce sujet, j’ai parlé à des journalistes chinois qui avaient été censurés par les services locaux de propagande pour avoir fait état de projets de construction - pourtant de petite dimension - à l’arrêt. Cette réaction disproportionnée a de quoi interpeller. Les autorités chinoises font elles également preuve d’une grande réticence quand il s’agit de révéler le moindre symptôme de crise liée à leur gouvernance ? Faut-il mettre cette forme de culture politique en lien avec l’histoire de la Chine ? 

Plus cette phase de transition s’accompagnera de troubles, plus l’Etat sera enclin à renforcer sa répression. 

 

Alexander Day : Le deal de base imposé par l’Etat à la population au début de la période de réforme était le suivant : l’Etat fait augmenter le niveau de vie à long terme, à condition que la population laisse au parti le soin de s’occuper de la politique. Le contrat a été rompu à la fin des années 1980. Les manifestations de la place Tiananmen en 1989 étaient en grande partie une réponse à l’inflation créée par le passage rapide aux prix du marché. Le massacre et la répression qui ont suivi ont permis au régime de relancer ses réformes de libéralisation sans avoir affaire à la résistance populaire, plus particulièrement celle issue de la classe ouvrière. Depuis, le pays a largement poursuivi son ouverture. Mais l’administration du tandem formé par Xi Jinping et Li Keqiang réprime les dissidents avec une plus grande sévérité qu’il y a quelques années et elle attise de plus en plus le nationalisme. Avec le ralentissement économique, l’agitation ouvrière a essaimé. C’est plus particulièrement le cas dans le secteur du bâtiment, qui a été touché de plein fouet par l’essoufflement du marché immobilier. Autrement dit, plus cette phase de transition s’accompagnera de troubles, plus l’Etat sera enclin à renforcer sa répression. 

 

J’aimerais savoir ce que vous pensez de la transition économique chinoise dans le contexte du "rêve chinois".  

Alexander Day : Le "rêve chinois" consiste à devenir une économie à revenu élevé. Ce qui suppose de réussir la transition vers une économie basée sur la consommation. Autant d’éléments sujets à caution, si bien que la légitimité du gouvernement est en jeu.  

Dernière màj le 8 décembre 2016