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Le rempart hongrois contre l'immigration

Pays : Hongrie

Tags : Migration, migrants, Réfugiés

La décision a de quoi surprendre : pour lutter contre l'immigration illégale, la Hongrie a annoncé la fermeture de sa frontière avec la Serbie et y prévoit la construction d'une clotûre de quatre mètres de haut et de cent soixante-quinze kilomètres de long. En cause : la quasi-totalité des migrants présents sur son sol seraient entrés par la Serbie afin de gagner l'espace Schengen et l'Europe de l'Ouest. En creux : une nouvelle mesure populiste de la part du gouvernement Orban, qui tente de détourner l'attention de sa population des vrais problèmes du pays.

Depuis le mois de janvier, cinquante-quatre mille migrants sont entrés illégalement en Hongrie contre deux mille en 2012, faisant de ce petit pays d’Europe centrale (dix millions d’habitants) la deuxième destination accueillant le plus grand nombre de clandestins par rapport à sa population dans l’Union européenne. Ce sont les chiffres du gouvernement de Viktor Orban, qui annonce également que 95% des migrants entrant en Hongrie le font par la frontière serbe.

C’est partant de ce constat que la Hongrie a annoncé, mercredi soir, la mise en place de travaux préparatoires sur l’érection de ce mur. "De tous les pays de l'Union européenne, la Hongrie est celui qui subit la plus forte pression migratoire. Une réponse commune de l'UE à ce défi prend trop de temps et la Hongrie ne peut plus attendre. Elle doit agir", ce sont les mots de Peter Szijjarto, ministre des affaires étrangères, au lendemain de l’échec des négociations entre les ministres de l’Intérieur sur la répartition de l’accueil des migrants dans l’Union. Il ajoute : "Cette décision ne contrevient à aucun traité international, d'autres pays ont opté pour la même solution"

Les pays européens font le mur

Les migrants vont tout simplement changer de trajectoire et emprunter de nouvelles routes qui sont parfois encore plus dangereuses"

Judith Sunderland, Human Rights Watch

Et pour cause, la Grèce, l’Espagne, dans ses enclaves nord-africaines, ou la Bulgarie, le long de la frontière turque, ont déjà érigé leurs propres barrières. Une réponse qui n’est pas du goût du premier ministre Serbe, Aleksandar Vučić, qui s’est dit "surpris et choqué" : "La solution n'est pas de dresser des murs. La Serbie ne peut pas être responsable de la situation créée par les migrants, nous ne sommes qu'un pays de transit. La Serbie est-elle responsable de la crise en Syrie ?", se lamente-t-il. Pour justifier sa politique anti-immigration, Viktor Orban avait déclaré que la majorité des migrants provenaient du Kosovo, tentant ainsi d’intégrer illégalement les pays de l’Union Européenne. En réalité, selon Gabor Gyulai, le coordinateur du programme pour les réfugiés du comité Helsinki hongrois, 75% des migrants qui transitent aujourd’hui à travers la Hongrie sont originaires d’Afghanistan, d’Irak et de ​Syrie. Ils ont donc droit, selon lui, à un statut de réfugiés au sens de la convention de Genève.

Même son de cloche du côté de l’ONG Human Rights Watch : "Après la Grèce, la Bulgarie ou l’Espagne, ériger des murs devient une mode ; il s’agit pourtant d’une violation de l’obligation des membres de l’UE d’assurer l’accès à l’asile, comme cela est précisé dans la charte des droits fondamentaux", s’inquiète Judith Sunderland, spécialiste des flux migratoires et de l’asile en Europe. Une politique de fermeture qui aura des conséquences humaines désastreuses : "D’après ce qu’on a pu observer, quand on les empêche de passer, les migrants ne se disent pas 'D’accord, dans ce cas, je vais retourner dans mon pays'. Ils vont tout simplement changer de trajectoire et emprunter de nouvelles routes qui parfois sont encore plus dangereuses, en passant par la mer par exemple". Depuis le mois de janvier 2015, plus de cent mille migrants ont ainsi tenté leur chance en franchissant la Méditerranée. Mille huit cents personnes ont ainsi péri durant la traversée.

Ils ont besoin d'un bouc émissaire, que ce soit l'Union européenne ou les réfugiés"

Gabor Gyulai, Comité Helsinki

"Détourner l’attention"

En surface, la Hongrie utilise toute la latitude que lui permet Schengen pour contrôler elle-même ses flux migratoires, s’opposant ainsi à une régulation européenne. Mais pour Gabor Gyulai, il s’agit de calculs purement politiciens : "Le gouvernement tente de détourner l’attention [de la population hongroise] de problèmes internes tels que la santé, le chômage ou la corruption. Ils ont besoin d’un bouc émissaire, que ce soit l’Union européenne ou les réfugiés." Il faut dire que Viktor Orban n’en est pas à son coup d’essai : le mois dernier, il avait envoyé un questionnaire à huit millions de citoyens établissant un lien entre immigration et terrorisme.  

Les travaux préparatoires sur l’érection du mur prendront fin le 24 juin. La construction de ce rempart contre l’immigration pourra donc commencer. Difficile à ce jour d’en évaluer les conséquences politiques et humanitaires

Voir le reportage d'ARTE Journal du 15 juin 2015 sur le village hongrois de Ásotthalom, situé à la frontière serbe.
 

 

Dernière màj le 8 décembre 2016