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Le passé nazi de l'université de Strasbourg refait surface

Pays : France

Tags : Struthof, Nazisme, Strasbourg

Soixante-dix après, l’histoire continue à livrer ses secrets. Des secrets pourtant bien gardés par l’université de Strasbourg… Oui, il restait bien des restes des victimes du professeur Hirt, quelque part, sur une étagère de l’université de Strasbourg. Des restes des 86 juifs envoyés d’Auschwitz pour être gazés au Struthof, en Alsace, puis disséqués. Ils ont été découverts cet été, à l’Institut de médecine légale de Strasbourg. Ce dimanche 6 septembre, la communauté juive de Strasbourg organisait l’inhumation des restes de celui qui fut identifié comme Menachem Taffel.

C’est une cérémonie à laquelle participait tout le gratin strasbourgeois. Préfet, président du conseil régional, maire, président d’université… Ils étaient nombreux à rendre hommage aux victimes de l'anatomiste nazi, Auguste Hirt. Comme s’il fallait revenir sur un destin tragique, trop longtemps enfoui. Comme l’a rappelé le grand rabbin du Bas-Rhin, René Gutman, "70 ans après, les plaies s’ouvrent de nouveau et aussi la douleur, plus sourde, contre ce crime contre-nature".

Parmi les restes inhumés, ceux de Menachem Taffel, un juif polonais, arrêté en 1943 à Berlin et déporté à Auschwitz. Il fit partie des malheureux sélectionnés pour être envoyés en Alsace au Struthof, pour permettre au professeur Hirt de mener des expérimentations scientifiques sur des squelettes juifs. Le professeur Hirt était alors directeur de l’Institut d’anatomie de la Reichsuniversität. Pour mener à bien ses recherches, il fit gazer entre le 11 et le 21 août 1943 86 juifs, parmi lesquels Menachem Taffel.

 

 

Menachem Taffel portait le numéro de matricule 107969, ce qui a permis d’identifier sans le moindre doute, l’appartenance des restes retrouvés cet été sur une étagère de l’Institut de médecine légale de Strasbourg. C’était le 9 juillet dernier. Le docteur Raphaël Toledano s’en souvient comme si c’était hier. Passionné d’histoire et plus particulièrement de celle du Struthof, ce médecin généraliste de 35 ans passe toutes ses heures perdues à mener des recherches sur le devenir des restes des victimes du professeur Hirt.

A l’arrivée des alliés, Auguste Hirt avait pris soin de détruire une grande partie de ses recherches pour qu’elles tombent aux oubliettes. C’était sans compter sur la détermination de Raphaël Toledano qui, après trois voyages au Centre d’archives militaires du Blanc, dans l’Indre, tombe sur un document déterminant. Une lettre du professeur Camille Simonin, alors professeur de médecine légale à l’université de Strasbourg. Nous sommes en 1952, il répond à une convocation du tribunal de Metz, qui prépare le procès en contumace d’Auguste Hirt.

Extrait de la lettre qu’a envoyé le professeur Camille Simonin au président du tribunal militaire de Metz en 1952, lu par le docteur Toledano.

 

 

C’est la première preuve qu’il reste à l’université de Strasbourg des restes des victimes du professeur Hirt. Il existait bien des rumeurs, persistantes, notamment chez les étudiants en médecine, mais personne n’avait jamais su mettre la main sur le moindre élément de preuve.

Après plusieurs tentatives infructueuses, Raphaël Toledano se rend finalement sur place, là où le professeur Camille Simonin raconte avoir laissé ces bocaux : "Je suis tombée des nues quand le directeur de l’Institut de médecine légale a accepté de m’ouvrir la porte. C’était une petite pièce de 20m², transformée en musée mais fermée au public. On est entré, il y avait deux armoires vitrées qui se faisaient face, remplies de bocaux, de crânes, de balles, d’armes et de masques à gaz de différentes tailles. C’étaient des reliquats d’expertises d’autopsie. On a commencé à chercher, étiquette par étiquette, avant de tomber sur les bocaux décrits dans la lettre. L’étiquette était très claire, il n’y avait aucun doute."

L'omerta

Il en avertit aussitôt Alain Beretz, le président de l’université de Strasbourg, qui a toujours soutenu qu’il ne restait plus rien des expérimentations scientifiques du professeur Hirt dans les murs de l’université : "Bien sûr j’ai été surpris et je l’ai déjà dit plusieurs fois. Personne, y compris à l’Institut de médecine légale, n’avait conscience de l’existence de ces fragments."

Michel Cymès le 6 septembre

La polémique avait ressurgi en janvier dernier après la parution d’un livre du médecin et animateur de télévision Michel Cymès. Dans Hyppocrate aux enfers il écrivait, sur la foi d’un témoignage, qu’il restait dans l’institution universitaire strasbourgeoise des coupes anatomiques constituées à l’époque nazie par le professeur Hirt. L’université avait aussitôt réagi en réfutant ces informations : "C’est faux et archifaux" avait déclaré Alain Beretz, en janvier 2015, avant d’expliquer que les restes retrouvés en 1944 à l’Institut d’anatomie de Strasbourg avaient enterrés au cimetière juif de Cronenbourg, un quartier de Strasbourg : "Depuis septembre 1945, il n’y a donc plus aucune de ses parties de corps à l’institut d’anatomie et à l’université de Strasbourg."

 

Ce dimanche 6 septembre, après la cérémonie d’inhumation des restes de Menachem Taffel, Alain Beretz a fait son mea culpa  tout en tentant de se justifier : "Il existait une rumeur qu’il y aurait eu des fragments, dans un autre contexte, à l’institut d’anatomie et qui aurait servi à la formation des étudiants. Et ça, nous le redisons, il n’y en a pas. Il n’y a pas de fragments, issus des malheureux corps qui sont enterrés à deux pas de nous qui resteraient cachés, dissimulés pour on se demande quelle raison resteraient cachés à l’université (…) Oui, on aurait pu aller plus vite, mais je récuse une intention de ne pas le faire, une intention mauvaise, ça je ne peux pas l’accepter. Je peux simplement accepter l’idée qu’on aurait peut-être pu aller plus vite, oui."

Un passé douloureux

Pour Frédérique Neau-Dufour, historienne et directrice du Centre européen du résistant déporté Natzweiler-Struthof, l’histoire de l’université nazie de Strasbourg reste un souvenir douloureux : "Je pense que l’université de Strasbourg est gênée par la confusion qu’elle croit être entretenue entre l’université nazie, qui s’appelait la Reichsuniversität et qui a commis ce crime, et l’université de Strasbourg aujourd’hui. Elles portent le même nom, ce sont les mêmes lieux, ce sont les mêmes cuves qui ont été utilisées, le même institut d’anatomie, sauf qu’elles dépendaient de deux administrations complètement différentes. Je pense qu’elle est très gênée qu’on puisse lui accoler le crime." Pourtant, dès novembre 1939, l’université de Strasbourg et toute son administration ont fui à Clermont-Ferrand à l’arrivée des nazis. Elle n’a donc aucune responsabilité dans ce qui a pu se passer pendant l’occupation allemande. Si Frédérique Neau-Dufour reconnait que le travail historique n’a pas été fait à temps, elle estime que l’université n’a pas volontairement dissimulé des informations qu’elle avait en sa possession : "A force de laisser le silence s’installer, à force de laisser l’ombre régner là-dessus, elle a fini par se persuader qu’il n’y avait plus rien. Je pense qu’on ne peut pas accuser l’université de dissimulation, c’est beaucoup plus compliqué. Elle s’est convaincue qu’il n’y avait plus rien puisque c’était la meilleure solution pour elle."

La commission scientifique

Les restes retrouvés cet été ont finalement été remis à la communauté juive de Strasbourg jeudi 3 septembre et donc inhumés ce dimanche 6 septembre. Une commission scientifique va ensuite se mettre en place pour vérifier toutes les pièces qui se trouvent actuellement à l’université de Strasbourg, pour qu’il n’y ait plus aucun doute. Elle devra aussi mener un travail approfondi sur l’histoire de la Reichsuniversität de Strasbourg. Pour Raphaël Toledano, "pour être crédible, cette commission devra être indépendante de l’université". Elle pourrait avoir encore bien des secrets à nous livrer. Les bocaux retrouvés cet été avaient été constitués par le professeur Simonin, pour expertiser les crimes nazis. Pourtant Raphaël Toledano l’affirme : Auguste Hirt lui-même aurait constitué des bocaux. Il y en aurait 250 qui ont, à ce jour, n’ont jamais été retrouvés.

 

Un extrait du documentaire de Raphaël Toledano et Emmanuel Hyed "Le nom des 86"

 

 

Dernière màj le 8 décembre 2016