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Le nouveau défi de l’Union

Pays : Union européenne

Tags : Élections européennes 2014, Jean-Claude Juncker, Parlement européen

Jean-Claude Juncker a été nommé président de la Commission européenne. Comment a-t-il réussi à s’imposer et quelles sont les conséquences pour le fonctionnement de l’Union ? Nous avons posé la question à Romain Pasquier, Directeur de recherche CNRS et professeur à l’Institut d’Études Politiques de Rennes. Il nous explique le nouveau défi lancé au futur Président de la Commission.

Arte Info : Au lendemain des élections européennes, de nombreux chefs d’exécutif des États-membres s’opposaient à la candidature du Luxembourgeois Jean-Claude Juncker à la présidence de la Commission européenne. Aujourd’hui sa victoire semble assurée. Qu’est-ce qui fait selon vous que le climat a changé ?

 

On assiste aujourd’hui à une petite révolution au sein de l’Union européenne !

Romain Pasquier - 26/06/2014

Romain Pasquier : Deux choses peuvent à mon sens expliquer cette évolution. L’isolement croissant de David Cameron, qui en s’opposant à Jean-Claude Juncker, a contribué à légitimer sa candidature. Le premier ministre britannique est en effet souvent taxé de libéralisme voire euroscepticisme, deux visions qui vont à l’encontre de la position pro-européenne des principaux chefs d’État.

 

Les mesures de M. Cameron pour marginaliser le premier ministre luxembourgeois ont également influencé le Parlement dans sa volonté d’affirmer son rôle. Celui-ci a évolué depuis le traité de Lisbonne. Aujourd’hui, le Conseil européen doit prendre en compte le résultat des élections européennes. Il est sans appel puisque le 25 mai, le PPE a obtenu la majorité des votes. C’est donc son chef de parti Jean-Claude Juncker qui a été choisi.

 

On assiste aujourd’hui à une petite révolution au sein de l’Union européenne. Les élections donnent une légitimité aux députés du Parlement qui sont ensuite aptes à négocier le choix du Président de la Commission avec les chefs d’État du Conseil européen.

 

Seul contre tous, le premier ministre David Cameron est fermement opposé à la nomination du candidat démocrate-chrétien. Quelles conséquences sa réaction peut-elle avoir ?

 

Romain Pasquier : le Premier ministre britannique souhaite organiser un référendum pour sortir de l’Union. Il exerce une sorte de chantage sous la forme ‘’retenez moi ou je pars’’. Pourtant, de nombreux chefs d’État semblent murmurer à voix basse qu’il n’a qu’à sortir. Cela simplifierait de nombreux sujets européens et permettrait d’avancer plus vite dans la construction de l’Europe. On a donc franchi un cap. La stratégie jusqu’au-boutiste de Cameron s’est retournée contre lui. Même ses plus fidèles alliés ne le soutiennent plus.

 

Sa sortie aurait certes des conséquences mais le Royaume-Uni n’étant pas dans la zone euro, la situation économique de l’UE resterait relativement inchangée. Le pays a plus à perdre qu’à gagner. A long terme, la City serait en effet peut-être confrontée à la concurrence financière de l’Union.

 

Jean-Claude Juncker est plutôt orienté à droite. Pourtant, sa candidature est soutenue par neuf dirigeants sociaux-démocrates. Pensez-vous qu’il y a des négociations sous-jacentes entre les pays membres ?

 

Romain Pasquier : Les accords comportent toujours des négociations. Je pense pourtant que tout le monde a compris le grand message des élections européennes avec la montée de l’euroscepticisme. Par conséquent, même si certains États ont des arrière-pensées, ils ont tout intérêt à sauver le projet européen, dont la nature est aujourd’hui mise en cause par les électeurs eux-mêmes. C’est à la fois un défi et une mission d’ordre historique pour Jean-Claude Juncker qui va devoir reconquérir le cœur des citoyens en menant une politique nouvelle.

 

A travers ce renforcement du rôle du Parlement, peut-on considérer que l’on assiste à une démocratisation de l’Union européenne ?

 

Romain Pasquier : Je ne sais pas si on peut parler de démocratisation car je ne crois pas que le citoyen, seul dans son isoloir, puisse établir un

L'Europe, comme elle fonctionne aujourd'hui, est perdante face au nationalisme.

Romain Pasquier - 26/06/2014

lien direct entre son vote et l’élection du Président de la Commission. Une vraie démocratisation supposerait d’autres réformes comme par exemple le remplacement des listes nationales par des listes de députés issus de tous les pays confondus ou bien la tenue de ces élections le même jour.

 

On peut dire par contre que l’on assiste à l’émergence d’un nouveau parlementarisme européen, construit selon les mêmes règles que celles qui s’appliquent à l’intérieur des pays. Depuis le traité de Lisbonne, le président de la Commission, qui agit un peu comme le chef du gouvernement européen, doit avoir la confiance de l’assemblée pour diriger l’ensemble de l’Union.

 

Le renforcement du pouvoir du Parlement européen peut-il avoir des répercussions sur le fonctionnement de l’Union ?

 

Romain Pasquier : Je crois qu’on va dans le bon sens mais il faut engager d’autres réformes institutionnelles pour passer d’un parlementarisme à une véritable démocratisation. Le peuple doit maintenant être plus intégré au processus de décision, à travers par exemple un droit d’initiative populaire fluidifié. Il faut sortir des considérations nationales pour aller vers la création de véritables familles politiques européennes, détachées de leur ancrage national.

 

Aujourd’hui, une partie de l’Europe souhaite un retour vers les pays, attribuant à l’Union la crise et les problèmes sociaux-économiques et lui reprochant une absence de protection contre les dérives de la mondialisation. Pour répondre à ces inquiétudes, il faut renforcer le fédéralisme or les pays membres ne sont pas prêts. Jean-Claude Juncker va-t-il arriver à impulser un nouveau souffle ? Il doit enrôler les autres chefs d’État autour d’un projet mobilisateur pour lutter contre l’euroscepticisme. Si la situation ne change pas, l’euroscepticisme va finir par triompher car il repose sur une philosophie politique très importante : celle du nationalisme. Celui-ci a une histoire bien plus longue que l’Union européenne. Il est donc urgent de créer une Union qui ait le même poids qu’un pays pour ses citoyens.

Dernière màj le 8 décembre 2016