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Le "Notre Père" interdit de publicité dans les cinémas anglais

Pays : Royaume-Uni

Tags : Cinéma, Religion

À l’approche de Noël, l'Église anglicane du Royaume-Uni avait prévu de diffuser un clip publicitaire “pour inciter les gens à prier”. Le message devait être projeté avant le film Star Wars VII - Le réveil de la force, en salles à partir du 18 décembre. Mais c’était sans compter le refus des trois principaux réseaux de cinémas du pays, qui ont posé leur veto. Dans un pays où la religion a un lien étroit avec les institutions, la décision a de quoi surprendre.

 

Le clip ne dure qu’une minute. Il met en scène plusieurs personnes récitant chacune à leur tour une phrase de la prière Notre Père. Parmi elles, Justin Welby, l’archevêque de Cantorbéry, mais aussi des sportifs, un policier, des écoliers ou des réfugiés dans un centre d’accueil. La publicité avait pour but de promouvoir le nouveau site chrétien JustPray, incitant à la prière. Elle devait être diffusée juste avant la projection du film Star Wars VII -Le réveil de la force, dont la sortie en salles prévue le 18 décembre a déjà atteint des records de billets achetés à l’avance.

 

 

Pour des millions de gens au Royaume-Uni, la prière est un élément de la vie quotidienne, au même titre que Thanksgiving.

Arun Arora - Eglise d'Angleterre

Juridiquement, rien n’interdit au Royaume-Uni la diffusion de publicités religieuses. L'Église d’Angleterre avait reçu l’autorisation de l’Autorité de la publicité du cinéma et du Conseil du film britannique pour la classification des films. Mais les trois principales chaînes de cinémas, Odeon, Cineworld et Vue, qui contrôlent à elles seules 80% des salles du pays, ont refusé de projeter le clip, “pour ne pas contrarier les spectateurs”.

Leur décision a été accueillie comme un blasphème par l'institution religieuse : “Pour des millions de gens au Royaume-Uni, la prière est un élément de la vie quotidienne, au même titre que Thanksgiving”, explique Arun Arora, directeur de communication de l'Église. "Elle est intimement liée à la culture britannique et dépasse le cadre religieux, présente aussi bien dans les chansons pop que dans les discours devant l’Assemblée et les commémorations nationales.”

Rapidement, le débat prend de l’ampleur. Des personnalités athées, comme le scientifique Richard Dawkins, s’indignent contre l’annulation du clip. L'Église d'Angleterre menace les cinémas de les poursuivre en justice au nom du principe d'anti-discrimination. Elle est soutenue par les conservateurs, comme le premier ministre David Cameron et le maire de Londres Boris Johnson, qui jugent le refus des cinémas ridicule et rappellent l’importance de la liberté d’expression : 

 

 

Face à l’indignation suscitée dans l’opinion publique, l’agence Digital Cinema Media (DCM), qui gère la diffusion des spots publicitaires dans la plupart des cinémas, rappelle son droit à refuser certains contenus à caractère politique ou religieux : “On a reçu des avis très négatifs du public après avoir diffusé des clips de campagne des deux camps lors du référendum pour l’indépendance de l’Écosse”, défend son porte-parole.

Le sujet est sensible car il dépasse le cadre social et remet en question le modèle institutionnel britannique. Contrairement à la France, il n’y a pas de séparation entre l'Église et l’Etat au Royaume-Uni. Ainsi, la Reine Elisabeth II est considérée comme la “patronne de l’église anglicane”, et la chaîne de télévision BBC retransmet chaque matin un dicton souvent tiré des textes bibliques.

La place de la religion, en pleine mutation

Si les cinémas acceptent de diffuser ce clip, ils devront aussi accepter tous les autres.

Rémy Bethmont - 02/12/2015

"L’Eglise d’Angleterre est l’institution religieuse officielle de l’Etat", note Rémy Bethmont, professeur d’histoire et civilisation britanniques à l’université Paris 8 et membre associé du laboratoire GSRL. "Mais la société anglaise a beaucoup évolué et le pays est aujourd’hui caractérisé par son multiculturalisme et une pluralité de religions.” Selon lui, ce n’est donc pas l’Eglise anglicane qui est visée par l’interdiction mais les publicités religieuses en général : “Si les cinémas acceptent de diffuser ce clip, ils devront accepter tous les autres, y compris ceux dont le message est moins pacifiste.

Pour lui, la vidéo n’a rien d'une doctrine. Discret, le clip n’incite personne à joindre les mains et à prier mais il montre comment les gens vivent leur foi au quotidien. Il ne s’adresse pas aux croyants, qui connaissent déjà le Notre Père, mais à ceux qui sont plus éloignés de l’Eglise, et qui s'en remettent à Dieu dans les moments difficiles.

Chaque culture a sa propre manière d’intégrer la religion.

Rolf Schieder - 02/12/2015

Chaque culture a sa propre manière d’intégrer la religion”, explique Rolf Schieder, professeur à la faculté de théologie de Berlin. En Allemagne, les différentes religions sont enseignées à l’école et les communautés religieuses sont beaucoup mieux intégrées dans la vie publique qu’en France, où le principe de laïcité implique de les maintenir à l’écart du débat public. “Avec ce système, les gens ayant de fortes convictions religieuses se sentent facilement exclus”, déplore le chercheur allemand.

Pourtant la place de la religion évolue. Les attentats ont soulevé de nombreuses questions concernant l'interprétation de l’islam. "On se rend compte en France qu’on ne connaît pas assez les religions", explique Rémy Bethmont. "On est impuissant face à la violence prônée par certains discours religieux, violence que seuls les arguments théologiques peuvent combattre."

 

Dernière màj le 8 décembre 2016