Pérou : le mur de la honte

ARTE Reportage - samedi, 21 octobre, 2017 - 18:35

Pays : Pérou

Tags : Lima, pauvreté, Mur

Eviter de mélanger « ceux d’en haut avec ceux d’en bas »… Erigé à Lima, un mur long de 10 kilomètres et haut de trois mètres est destiné à repousser les « indésirables ».

Pérou, Le Mur De La Honte
Pérou : le mur de la honte Erigé à Lima, un mur long de 10 kilomètres et haut de trois mètres destiné à repousser les « indésirables ».  Pérou : le mur de la honte

Environ deux tiers de la population vit à Pamplona Alta, à la périphérie de la capitale péruvienne.

Ici, ni gaz, ni électricité, ni eau courante, mais des cabanes en bois et en tôle accrochées à flanc de montagne. De ce côté du mur, une maison coûte moins de trois cents dollars. De l’autre côté, à Las Casuarinas et la Molina, des rues goudronnées ourlées d’espaces verts accueillent des villas cossues avec jardins et piscine.

C’est pour se protéger des naufragés du système, considérés comme des délinquants par la haute société péruvienne, que les habitants de Las Casuarinas ont, avec l’appui des autorités, bâti ce mur. Une séparation qui contribue à créer une ségrégation sociale, territoriale mais aussi raciale, agrandissant un peu plus le fossé qui sépare ceux qui ont tout de ceux qui n’ont rien.

 

de Michael Unger, Loïc Delvaulx, Gino Coppello, Ludovic Mingot - ARTE GEIE – France 2017

Pérou : le mur de la honte

Photographies et textes de Gaël Turine / MAPS

 

 

Situé sur les hauteurs de la capitale péruvienne, un mur de béton de dix kilomètres de long et de trois mètres de hauteur, surmonté de barbelés, sépare Las Casuarinas et La Molina, deux des quartiers les plus riches de la ville, de Pamplona Alta, l’une des communautés les plus pauvres de Lima. Construit à partir de 1986 c’est aujourd’hui, le plus long mur du monde en milieu urbain. Il symbolise concrètement le fossé socio-économique entre les nantis et les plus démunis.

 

Le mur de Lima

Lima, avec près de 10 millions d’habitants, est la cinquième plus grande ville d’Amérique latine. Elle abrite près d'un tiers de la population péruvienne. Depuis les années 50, l’exode rural des populations des hauts plateaux a multiplié par neuf la population de Lima. La plupart des nouveaux quartiers périphériques ne bénéficient pas de services publics en matière de santé, d’éducation et de transport. Ces zones n’ayant bénéficié d’aucun plan d’urbanisme, les bidonvilles ont rapidement proliféré. Pamplona Alta en est le meilleur exemple. 

 

Le mur de Lima

La famille Pernia Villavicencio s’agrandit et doit étendre la superficie de sa maison. Chaque dimanche, seul jour de congé, il lui faut briser et déblayer la roche de la colline sur laquelle est accroché le bidonville.

 

Le mur de Lima

Pamplona Alta ne cesse de se développer. En plus des habitants venus de toutes les provinces du pays, des familles qui ne peuvent plus payer les frais de scolarité de leurs enfants et un loyer en centre-ville, viennent s’installer dans les quartiers pauvres.

 

La vie à Pamplona Alta est dure et ennuyeuse. Les plus âgés regrettent la vie qu’ils avaient avant leur installation à Lima. Les jeunes du bidonville se demandent comment ils vont pouvoir échapper à cette prison à ciel ouvert. Ici la débrouillardise est le maître mot pour s’en sortir financièrement dans un pays à l’inflation galopante. Une grande solidarité unit les habitants autour d’un projet commun, fragile et pragmatique : mieux vivre à Pamplona Alta. Leur priorité c’est l’aménagement de terrains de sport et de zones récréatives. La présence, de plus en plus perceptible, des gangs inquiète les parents pour l’avenir de leurs enfants déjà socialement marginalisés.

 

« Nous ne sommes rien d’autre pour eux que des parasites »

Flower Quinteros a 28 ans, c’est l’une des rares femmes que j’ai rencontrée qui n’a qu’un seul enfant et ne souhaite pas en avoir d’autres. Avec son mari ils se sont installés à Pamplona Alta il y a cinq ans. Comme de nombreux autres habitants du quartier, ils sont originaires de la région d’Ayacucho. Ils mènent une vie rude et rien ni personne ne les incite à l’optimisme, bien au contraire « Ce mur qui nous sépare du reste de la ville nous rappelle qui nous sommes et qui nous devons rester. Le gouvernement ne veut pas s’occuper de nous. Nous ne sommes rien d’autre pour eux que des parasites qui volent le travail des familles originaires de Lima, et font régner l’insécurité. »

Je ne supporte plus l’idée que mon enfant grandisse dans cette saleté, dans le froid, et qu’il voie ses parents tristes.

Flower Quinteros

Son mari travaille dans un restaurant chic de Larcomar, un quartier huppé en bord de mer. Il gagne 850 soles par mois, le salaire minimum légal au Pérou, soit environ 220 euros. Flower ne peut pas travailler parce qu’elle doit s’occuper seule de son enfant et le salaire de son mari ne suffit absolument pas à subvenir aux besoins élémentaires. Sur un sol en terre battue leur maison est faite de fins panneaux de bois et d’un toit en tôle. Elle ne possède qu’une seule pièce à vivre et une cuisine « Toute notre vie se résume à ça… Nous ne voyons pas la sortie du tunnel. Je ne supporte plus l’idée que mon enfant grandisse dans cette saleté, dans le froid, et qu’il voie ses parents tristes. J’aimerais changer de vie mais mon mari craint de ne pas trouver de travail si on quitte Lima. Peut-être qu’il a raison. Nous sommes piégés. »

 

Le mur de Lima

Les écoles de Pamplona Alta manquent cruellement de place (pas assez de classes ni de professeurs), de matériel (chaises, tables, éclairage, chauffage, fournitures,…) et les parents ont du mal à payer les frais de scolarité. Pour que les parents puissent travailler, d’autres membres de la famille sont appelés en renfort. Ils doivent eux aussi s’installer à Pamplona, ce qui a des conséquences sur l’équilibre social et économique de la famille restée au village d’origine. En matière de santé, il n’y a que des dispensaires pour accueillir les 60000 familles qui vivent dans le bidonville.

La police corrompue tente de s’attirer les faveurs d’une population démunie en organisant des fêtes sur les thèmes de la santé et de l’éducation. Le sentiment d’isolement et de manipulation est renforcé par la présence du mur dont l’une des vocations officielles est de protéger la ville et ses quartiers riches de la pression exercée par les gigantesques bidonvilles. Pour justifier la construction de nouveaux murs (moins longs que celui de Las Casuarinas) les autorités rappellent que selon les statistiques, 30% des habitants de Lima ont été victime d'un délit. Ils sont attribués aux résidents des bidonvilles comme Pamplona Alta ou Villa Maria del Triunfo, cerné par un mur depuis 2013.

 

« Je croyais que je m’habituerais mais c’est impossible »

 

Cette famille, comme la plupart des employés de maison de Las Casuarinas et de La Molina habitent à Pamplona Alta. Pour aller et revenir du travail, il lui faut emprunter des sentiers étroits, pentus et glissants sur des longues distances.

Le mur de Lima

L’enfant (à gauche) suit une scolarité d’un bon niveau car l’employeur de sa mère (au milieu) paie ses frais à l’école publique de La Molina. La grand-mère (à droite), pour faire gagner du temps à sa fille, l’accompagne plusieurs fois par semaine. Cela leur permet de retourner à Pamplona avant la tombée de la nuit. « A cause de ce mur, nous devons faire des détours qui nous fatiguent énormément. Chaque jour, lorsque je reviens chez moi dans les collines de Pamplona Alta, je vois à quel point nous sommes maltraités. Je croyais que je m’habituerais mais c’est impossible. On ne s’y fait pas. La famille pour laquelle je travaille est généreuse parce qu’elle paie l’école de ma fille mais ils n’ont pas la moindre idée d’où j’arrive tous les matins. J’ai de la chance, ma fille est dans une bonne école et lorsqu’elle a un souci de santé, ils m’aident aussi. Mon cas est rare car la plupart des familles riches estiment nous faire un cadeau en nous engageant. Mais elles nous paient au salaire minimum légal, qui est beaucoup trop bas pour qu’on s’en sorte.»

 

Le mur de Lima

Certains habitants de Las Casuarinas, profitent du terrain pentu et sans voiture de la colline pour faire du vélo, activité très à la mode en ce moment. Une zone tampon sépare le mur des premières villas du quartier. De l’autre côté, les maisons de Pamplona Alta touchent le mur.

 

Le mur de Lima

Il y a plusieurs mois une famille dont la maison atteignait quasiment le mur a décidé, de quitter Pamplona Alta et de retourner dans sa région d’origine. Malgré de nombreuses tentatives elle n’a jamais réussi à améliorer son sort, elle a donc préféré revenir chez elle où elle possédait encore un petit lopin de terre. Les nouveaux arrivants, eux, choisissent de s’installer plus haut sur les collines de Pamplona Alta plutôt que de vivre si près du mur de séparation.

 

La sécurité est une obsession chez les habitants de Las Casuarinas et La Molina. Une société privée est chargée de veiller à l’imperméabilité du mur. Situé en haut d’une colline, l’unique point de passage garantit au garde un point de vue idéal pour surveiller les mouvements suspects. Paradoxalement, les deux « communautés » partagent les deux faces d’une même colline, où les maisons en bois aux toits de tôle contrastent avec des villas luxueuses. Las Casuarinas est un quartier totalement sous contrôle. Impossible d’entrer et de sortir sans être identifié et questionné. De l’autre côté, les habitants de Pamplona Alta qui vivent dans le chaos doivent, souvent faire plusieurs kilomètres pour atteindre leur lieu de travail. A Miraflores, Surco ou dans le centre ville, ils sont porteurs, jardiniers, vendeurs de rue, cireur de chaussures, ouvriers… Pour dénoncer leurs conditions salariales, des étudiants de la faculté des Arts de Lima réalisent une performance dans les rues commerçantes et populaires du centre, là où la grande majorité des travailleurs ne sont pas déclarés et touchent des salaires de misère.

 

 

Dernière màj le 20 octobre 2017