|

Le mouvement Gezi en procès à Istanbul

Pays : Turquie

Tags : Gezi, Taksim, révolte, Erdogan

Le procès des activistes de Taksim Solidarity s'ouvre aujourd'hui à Istanbul. Vingt-six membres de ce collectif risquent jusqu'à 29 ans de prison pour leurs participation aux manifestations qui font rage dans la capitale turque depuis plus d'un an. La raison des affrontements quasi-quotidiens entre la police et les manifestants ? Le projet du gouvernement Erdogan de raser le parc Gezi, un des seuls espaces verts restants, dans le cadre du réaménagement du quartier central.

La violence de l'offensive policière a fait rapidement muer la lutte écologiste en revendications contre la corruption, l'impunité et l'économie à marche forcée qui caractérisent les dernières années du règne de l'AKP, parti islamo-conservateur au pouvoir. Sur les 3,5 millions de manifestants estimés, près de 10 000 personnes ont été blessées selon la Turkish Medical Association, des centaines ont perdu un oeil et une dizaine de citoyens ont péri, touchées par des balles, des grenades lacrymogènes ou étouffés par les gaz asphyxiants.

 

 

C'est le premier procès d'ampleur qui se tient sur cet événement, alors que 5 653 manifestants sont toujours en attente de leur jugement, dont certains pour accusation de terrorisme selon un rapport de la FIDHSur le banc des accusés ce jeudi, des docteurs qui ont pris soin des manifestants durant les affrontements, un crime depuis une loi passée en janvier qui interdit de fournir des soins d'urgence sans permission, mais aussi des architectes et ingénieurs, vent debout contre l'urbanisation sauvage du pays depuis des années.

 

Faire peur aux gens

Le collectif Taksim Solidarité s'est créé dès 2012, regroupant 128 ONG, partis politiques et syndicats. Cible du gouvernement, qui est resté campé sur ses positions depuis le début, ses leaders sont accusés par la justice d'avoir "fondé une organisation criminelle", pour cinq d'entre eux, "incité d’autres personnes à participer à une manifestation non autorisée via les réseaux sociaux", "refusé de se disperser d’une manifestation non autorisée"  (par la Loi sur les réunions et manifestations) et "violé l'ordre public". Ce qui leur est reproché est largement basé sur des tweets et posts Facebook sur le compte de Taksim Solidarity ou sur leurs comptes individuels : appels à manifester, conseils pour se mettre à l'abri, évolution de la situation dans les rues ou encore dénonciations de la violence policière. Ils ont tous été arrêtés le 8 juillet 2013, lorsqu'ils ont tenté d'entrer dans le parc Gezi pour lire leur communiqué de presse.

 

Selon Baki Boğa (Human Rights Association Turkey), "leur seul but est de faire peur aux gens. Les procureurs ont pioché une personne dans chaque groupe social d'opposition avec l'intention de les emprisonner. Ils veulent monter que quel que soient l'âge, le métier ou le parcours, tout le monde peut être poursuivi pour le simple fait d'être un manifestant". Tandis que Amnesty International dénonce un procès-spectacle, aucun procès contre les forces de l'ordre ne s'est encore tenu malgré les 370 plaintes déposées pour violence policière. Seules cinq enquêtes ont été lancées : "les investigations sur ces violences sont dans l’impasse, bloquées ou closes" dénonce l'ONG de défense des droits de l'homme.

 

Expired Rights

 

Aux côtés de Ali Çerkesoğlu, secrétaire général de la Chambre des médecins d'Istanbul, Mücella Yapıcı, 63 ans, secrétaire générale de la Chambre d'architecture d'Istanbul, est une des autres personnalités incriminées. Elle a été la première à s'exprimer devant la cour et à plaider l'acquittement général, sous les applaudissements de la salle : "La place Taksim est un espace public que nous devrions pouvoir utiliser quand et comment nous le voulons pour des événements pacifiques (...) Vous ne pouvez pas créer une "organisation criminelle" simplement en disant "je suis contre un centre commercial". C'est totalement ridicule".  (sources : AFP et live-tweet de @andrewegardner). Elle a également raconté à l'Agence France Presse avoir été détenue brièvement par la police, dévêtue et privée des médicaments dont elle a besoin pour sa maladie chronique. Mais elle annonce ne pas être effrayée à l'idée de passer le reste de sa vie derrière les barreaux : "J'ai eu une vie bien remplie. Et quand un enfant de 14 ans meurt par balles, ça m'est égal de savoir où je vais passer le reste de mes jours". Une référence à Berkin Elvin, jeune garçon fauché sur son chemin pour aller chercher du pain, décédé après une année passée dans le coma. 

 

 

 

 

25 000 policiers pour 1000 manifestants

L'annonce de sa mort, quelques semaines avant le 31 mai, premier anniversaire du mouvement Gezi, a occasionné des manifestations monstres et une répression massive. Essentiellement à base de matraques, de gaz asphyxiants et de Toma, les fameux canons à eau, eau mélangée avec des substances irritantes ou décolorantes, qui permettent d'identifier facilement les manifestants dans le dédale des rues stambouliotes. 25 000 policiers ont été chargés de disperser un millier de personnes sur la place Taksim. Les arrestations d'activistes et de journalistes sont régulières tout comme les raids dans les ghettos peuplés de minorités ethniques comme Okmeydani, fief alevi et cible régulière.

 

En dormance depuis le coup d'Etat militaire de 1980, la société civile a retrouvé sa rage avec le phénomène Gezi et les relais de la contestation sont multiples. Dans ce pays d'internautes avertis, deuxième mondial en nombre de comptes Twitter après les Etats-Unis, une culture de la révolution a véritablement explosé en images, happenings, sites, graffitis, tatouages et campagnes virtuelles.

 

 

Pour Erdogan et ses conseillers, tout ça n'est qu'une vaste conspiration menée par les ennemis de la Turquie et les médias sociaux sont le mal incarné. En mars, Twitter avait d'ailleurs été censuré pour quelques jours, après un projet de loi du Parlement turc de pouvoir bloquer un site internet sans l'autorisation de la cour si son contenu est jugé "insultant" et de pouvoir accéder à l'historique de navigation des internautes sur deux ans. Malgré l'ambiance délétère qui plombe le ciel de Turquie, le Premier ministre reste la figure la plus importante du paysage politique et est le grand favori de l'élection du mois d'août.

 

Ailleurs sur Internet : 

The Gezi Resistance and a history of civil commotion 
Un e-magazine de 100 pages mis en ligne gratuitement par un collectif de journalistes qui ont quitté leur rédaction après le refus de leur hiérarchie de couvrir les événements de Gezi.

Expired Rights

Rapport du Conseil de l'Europe sur les violences en Turquie.

Rapport d'Amnesty International sur un an d'abus contre les droits de l'homme. 

Sur Twitter : #DirenGezi #DirenTaksim #Polis #GeziYargılanamaz #Geziparki

Sur ARTE Info : "Turquie : Dix visages de la contestation"

Dernière màj le 30 juin 2017