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Le grand rêve du canal de Suez

Pays : Égypte

Tags : Canal de Suez, Inauguration, cérémonie d'ouverture, printemps arabe

Cinq mille invités, un opéra et un ballet aérien pour avions de chasse : le nouveau canal de Suez ouvre ce jeudi... et en grande pompe. En un an seulement, une voie parallèle longue de 72 kilomètres, dont 35 kilomètres nouvellement creusés, a été conçue. L’Egypte espère ainsi plus de trafic, plus de recettes et une relance pour l’économie de la région.

C’est le plus grand projet du gouvernement égyptien sous la présidence d’Abdel Fattah al-Sissi. L’extension du canal de Suez a commencé peu de temps avant l’accession au pouvoir de l’ancien général : le projet, surnommé "grand rêve national", porte alors en lui les espoirs d’un tournant pour l’économie égyptienne. Les attentes étaient similaires lors l’ouverture du canal, en 1869, avant que les pertes commerciales ne conduisent à la dépendance aux pays étrangers, et que l’Egypte ne soit annexée par l’Empire britannique (voir notre chronologie ci-dessous).

Avec cette cérémonie, nul doute que l’Egypte veut envoyer un signal fort, tout en relancer une économie atone depuis la révolution de 2011. La nouvelle voie de 72 km permettra d’arpenter le canal dans deux directions, fluidifiant ainsi considérablement le trafic.

Chronologie - La construction, les crises, la guerre et le commerce

 

De grandes attentes, une grande incertitude

En 2023, le nombre de passages de navires par jour est censé doubler, passant ainsi de 49 à 97. La Suez Canal Authority, société gérante du canal, espère une augmentation significative des recettes liées aux frais de transit. Aujourd’hui, sur une année, la Suez Canal Authority perçoit 4,9 milliards d’euros : d’ici 2023, elle espère 12,2 milliards d’euros par an. Un objectif ambitieux, sachant que la capacité de passage du canal n’est utilisée, chaque année en moyenne, qu’à hauteur de 70%. En outre, le volume de marchandises transitant par le canal est sujet à plusieurs facteurs externes, tels que la croissance du commerce mondial, les prix du carburant et la sécurité internationale (dans une zone proche des côtes somaliennes, et sujette à la piraterie).

Coût du nouveau canal : environ huit milliards d’euros. Un financement précautionneux récolté, en grande partie, auprès de la population égyptienne elle-même. En perspective, les taux d’intérêt de l’emprunt semblent néanmoins élevés (aux alentours de 12%) pour une inflation actuelle de près de 11%, signe persistant de turbulences économiques. Par conséquent, les espoirs sont d’autant plus grands que l’extension du canal pourrait donner une nouvelle impulsion à la croissance égyptienne, et assurer à l’Etat des revenus plus sûrs.

Un million de nouveaux emplois

Pour atteindre ces objectifs, et devenir moins dépendante des fluctuations de l’économie mondiale, l’Egypte prévoit la construction d’une zone industrielle et commerciale de 76 000 km², attenante au canal. Agissant comme une plaque tournante pour la logistique de l’économie égyptienne, cette zone créerait un million de nouveaux emplois.

 

 

Le nouveau canal de Suez infographie

 

Les attentes égyptiennes sont-elles réalistes ? Nous avons demandé à Matthias Sailer, professeur d’économie et expert du Moyen-Orient à la Stiftung Wissenschaft und Politik de Berlin.

 

ARTE Info : Dans quelle mesure le nouveau canal de Suez peut-il donner une impulsion économique à l’Egypte ? La promesse de création d’un million d’emplois dans la zone d’activité autour au canal vous parait-elle réaliste ?

La croissance économique de l'Egypte n'a pas augmenté dans le cadre du projet d'extension du canal de Suez : au contraire, elle a baissé

Matthias Sailer

Matthias Sailer : Une analyse du PIB égyptien suggère que la croissance économique du pays, dans le cadre du projet d’expansion du canal, n’a pas augmenté : au contraire, elle a ralenti. A première vue, ce "méga-projet" ne donne pas l'élan nécessaire à la croissance pour relancer l'économie en Egypte. En ce qui concerne la zone économique à prévoir autour du canal, sa réussite dépend beaucoup de la situation sécuritaire du pays : les investisseurs ne prendront pas de décisions sérieuses, tant que le pays sera déstabilisé. Les nombreuses attaques à la bombe et les méthodes d’attentats de plus en plus sophistiquées, rendent de moins en moins probable le maintien d’une situation sous contrôle par le régime militaire. L’absence d’Etat de droit, le népotisme et la corruption sont également dissuasifs pour l’investissement. Et pour ce qui est du million d'emplois à créer, je considère donc cela irréaliste.

Les chiffres d’utilisation du canal, espérés par le gouvernement égyptien, vous paraissent-ils réalistes ? Quand, selon vous, seront-ils atteints ?

Les chiffres du gouvernement égyptien, qui souhaite doubler le chiffre d’affaires du canal d’ici 2023, sont une illusion

Matthias Sailer

Le régime égyptien est ici particulièrement optimiste. Certes, les temps de transit seront considérablement réduits grâce à l’extension du canal. Mais c’est le commerce mondial qui déterminera, en grande partie, le nombre de navires supplémentaires qui passeront à travers le canal, et qui influera sur les recettes du pays. De nombreux économistes estiment que les chiffres prévisionnels du gouvernement égyptien, qui souhaite doubler le chiffres d’affaires annuel du canal d’ici 2023, sont une illusion.

Le régime égyptien a des problèmes financiers dans tous les domaines, mais il bénéficie d'un soutien des Etats du Golfe

Matthias Sailer

La construction de l’extension du canal pourrait-elle créer de nouveaux problèmes financiers pour l’Egypte (comme ce fût le cas en 1869) ?

Les problèmes financiers du régime égyptien s’étendent déjà à tous les domaines. Ce n’est que peu visible, puisque les Etats arabes du Golfe ont gardé le régime en vie, à hauteur de 26 milliards d’euros. Les huit milliards d’euros empruntés par le gouvernement égyptien, pour l'expansion du canal de Suez, doivent être remboursés en moins de cinq ans, et ce, avec 12% d'intérêt. Compte tenu de la situation économique et financière désastreuse de l’Egypte, cela ne va pas être facile. Le nouveau canal n’est que l’un des nombreux défis financiers, auxquels le régime est confronté. Cependant, il est probable que les pays du Golfe continuent à soutenir financièrement l’Egypte.

Que représente le nouveau canal de Suez pour le commerce mondial ? 

Les temps de transit plus courts sont fondamentalement positifs. Mais des changements conséquents ne peuvent en résulter.

 

Dernière màj le 29 novembre 2016