"Le FN a mené une politique culturelle au ras des pâquerettes"

Pays : France

Tags : Municipales, Culture

Que devient la culture quand le Front national prend les commandes ? Les municipales 2014 ont vu le parti de Marine Le Pen triompher dans onze villes importantes, dont Fréjus, Béziers et le 7ème secteur de Marseille. Pour savoir ce que leur réserve l'avenir, le journaliste Rémi Douat est allé à la rencontre d'habitants des quatre communes qui dans le passé avaient déjà tenté la gestion 'Front National' : Toulon, Vitrolles, Orange et Marignane. Dans une enquête en trois parties, diffusée sur France culture, il raconte à travers de nombreux témoignages le traumatisme de ses années brunes au cours desquelles le parti d'extrême-droite a tenté de remodeler les politiques culturelles. Nous avons choisi de le faire réagir aux propos d'Olivier Py. Interview.

(Interview réalisée entre les tours des élections municipales 2014. Au second tour, c'est la liste conduite par la socialiste Cécile Helle qui l'a finalement emporté en Avignon avec  47,48% des voix. Dans cette triangulaire, la liste FN de Philippe Lottiaux a recueilli 35,02% des suffrages, celle de l'UMP Bernard Chaussegros 17,50%.)

 

ARTE Journal : Pour Olivier Py, si le FN l'emporte à Avignon, c'est la fin du Festival. A-t-il raison d'être aussi alarmiste ?

 

Rémi Douat : Il y a des contre-exemples. Par exemple, j'ai travaillé sur Orange et là-bas les Chorégies, qui sont quand même un évenement culturel majeur, ont survécu totalement à l'arrivée de Jacques Bompard. Jacques Bompard, qui est un maire d'extrême-droite, est installé à la mairie depuis 1995, le festival des Chorégies était là avant et il sera là après, et il n'a pas baissé en qualité. Simplement, ils ont du redéfinir leur manière de travailler puisqu'avant il y avait un soutien de la ville d'Orange, après c'était beaucoup moins vrai - mais de toute façon ils n'auraient pas pris cet argent. Pour Toulon, c'est le contraire. A Toulon, il y a des structures culturelles qui n'ont pas résisté à l'arrivée du Front national. Comme à Vitrolles, où un lieu emblématique culturel, le Sous-marin, n'a pas survécu à l'arrivée de Catherine Maigret à la mairie. Je serais tenté de penser que chaque cas est particulier que ça dépend du nombre d'acteurs qui sont liés à l'évenement culturel dont on parle et à la manière dont on peut pérenniser les financements. En ce qui concerne Toulon, Marignane ou Vitrolles, les acteurs périphériques, c'est à dire les institutions locales – conseillers généraux, conseillers régionaux... - sont venus au secours financièrement des événements qui pouvaient prendre l'eau. En général il y a quand même une réaction autour.

 

Sur la plan culturel, quel souvenir le Front national a-t-il laissé à Toulon, Orange et Vitrolles, où vous étiez pour votre enquête ?

 

Rémi Douat : La première chose qui m'a marquée, en particulier à Toulon, c'est qu'il n'y a pas besoin de gratter très longtemps pour constater que les gens sont encore aujourd'hui, 20 ans après, complètement traumatisés par ce qu'il s'est passé. C'est impressionnant de voir, particulièrement en ce qui concerne les politiques culturelles, le stigmates qui sont restés dans la ville. Par exemple à Toulon, il y a trois statues de Raimu, installées par le maire frontiste. Certes Raimu est un très bon acteur, mais c'est un peu particulier d'avoir développé tout ce statuaire. A l'inverse, il y a une statue d'art contemporain qui a disparue. Donc ce sont des politiques culturelles qui sont très ras-des-pâquerettes et ça les gens le sentent. Il y a des gens qui ne sont pas des "consommateurs" de pratiques culturelles et pourtant quand ils voient ces pratiques culturelles disparaître dans leur ville, ça les touche énormément. Donc je pense qu'il y a des Avignonnais qui ne fréquentent pas le Festival et qui seraient bouleversés de voir que l'arrivée du Front national puisse changer la donne.

 

Comment pourrait-on définir la politique culturelle du FN quand il est aux commandes ? Y'a-t-il des tendances qui se dégagent ?

 

 Il y a une tendance qui se dégage pour la période 95, dans la mesure où toutes les villes se sont improvisées laboratoire du Front national. Et là, il y a eu peu de surprises. Par exemple, beaucoup de salariés de bibliothèque m'ont expliqué qu'ils avaient du dégager la musique africaine, les contes "du monde" pour enfants, c'est à dire tout ce qui ne vient pas de Bretagne ou de Côté d'Azur. C'est totalement ras-des-pâquerettes, ils n'ont absolument pas mesuré ce qu'ils faisaient. Ils ont fait ces politiques culturelles en ne réalisant pas à quel point l'impact allait être important. Et finalement le bénéfice politique pour eux est nul. Le directeur d'un théâtre privé, à Orange, m'a expliqué qu'on l'avait convoqué et lui avait dit "pas de problème, on continue les financements mais par contre, vous nous soumettez toutes les pièces que vous allez présenter", chose évidemment inconcevable pour un directeur de théâtre, donc il s'est passé des subventions. Le Front national n'y est pas allé avec le dos de la cuillère, ni à Toulon, ni à Vitrolles, ni à Orange, c'était assez franc du collier.

 

Est-ce que le FN diabolise la culture ou est-ce qu'il l'utilise comme un vecteur pour faire passer ses idées ?

 

Rémi Douat : Alors là je vous parle de situations assez caricaturales des années 95 et 2002. Je pense qu'aujourd'hui le Front national ne fera pas du tout ça. Ils vont essayer de moins idéologiser leur politique culturelle, j'en suis persuadé, pour avoir échangé avec différents dirigeants du Front national. Ils ont conscience de l'échec patent de leur gestion municipale et notamment de leur gestion culturelle, donc je pense que ça ne se passera pas de la même manière.

 

Vous dites que le Front national ne ferait pas la même chose aujourd'hui mais que ferait-il parce que finalement si on entend les discours de Marine Le Pen, sur la culture des "Bobos parisiens" c'est aussi assez ras-des-pâquerettes...

 

Rémi Douat : Je pense qu'il ne faut pas confondre les déclarations nationales de Marine Le Pen et ce qui est fait ensuite par des maires au niveau local. Mine de rien, et l'expérience de 95 l'a montré, le siège du Front national n'a pas la main sur ce qu'il se passe ensuite dans les villes. Par exemple, à Toulon, Jean-Marie Le Chevallier s'était mis d'accord avec Jean-Marie Le Pen pour mettre en place la préférence nationale. Or, dès qu'il est arrivé aux affaires à Toulon, il a dit "Moi, la préférence nationale, je ne la ferai pas", texto. Tout simplement parce que la loi ne l'autorise pas. Il y a un principe de réalité et je pense que s'il y a un maire frontiste qui arrive à Avignon, le principe de réalité fera que le festival est plus gros que lui.

 

Interview réalisée par Fanny Lépine

 

L'enquête de Rémi Douat :

 

 

Le point de vue Front National :

 

Marine Le Pen juge pitoyable le menace d'Olivier Py. Dans un interview accordée à France Info, mercredi, elle estime que "Prendre la culture en otage, c'est scandaleux et anti-démocratique" et prévient que si le directeur du Festival d'Avignon démissionne, il sera remplacé et le Festival continuera.

 

En attendant, voici pour la bonne bouche quelques extraits choisis des propositions du Front national dans le domaine culturel.

 

- Les subventions seront plus liées qu’aujourd’hui aux recettes propres, les structures subventionnées devront prouver qu’elles touchent un public important.

 

- Le budget du ministère de la Culture privilégie trop Paris, et ses stériles copinages par rapport à la province; il faudra inverser ce rapport.

 

- Seul véritable concurrent du cinéma américain, le cinéma français fera l’objet de mesures d’encouragement particulières, notamment quant à la promotion des films français par le service public audiovisuel.

 

-  Le statut des intermittents sera réformé pour en stopper les déficits tout en gardant la souplesse nécessaire au métier d’artiste. Les structures d’insertion professionnelle (dans les opéras, les orchestres, les théâtres) seront développées ou créées et réservées aux nationaux.

 

-  L’Académie française deviendra l’autorité de référence de la langue, aidée des commissions de terminologie. Une grande banque de terminologie en langue française sera créée en partenariat avec les banques du Québec et de l’ONU. 

 

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