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Le chômage des jeunes en Allemagne : miracle ou mirage ?

Pays : Allemagne

Tags : Chômage, Jeunes

En cette journée internationale de la jeunesse, l’institut de statistiques allemand Destatis a publié les chiffres du chômage des jeunes en Allemagne pour l'année 2014. Seuls 7,7% des moins de 25 ans sont sans emploi. Un chiffre exceptionnel pour l'Union européenne, mais un chiffre qu’il faut relativiser, en raison notamment de la démographie allemande.

7,7%. Le chiffre du chômage des jeunes en Allemagne semble exceptionnel aux yeux de bien des pays de la zone euro, où la moyenne tourne autour des 22%. Trois fois plus qu’en Allemagne, qui est d’ailleurs le seul pays à rester sous la barre des 10%. En France par exemple, près d’un jeune sur quatre n’a pas de travail (voir notre infographie ci-dessus).

Ils sont rares ceux qui font presque aussi bien que l’Allemagne : l’Autriche, les Pays-Bas et le Danemark en font partie. Des nations qui ont elles aussi privilégié depuis longtemps l’apprentissage et la formation par alternance. Mais cela ne fait pas tout. Outre-Rhin, la politique économique se voit aider, bien malgré elle, par la démographie : l'Allemagne est de plus en plus vieille. En moins de dix ans, le nombre de jeunes âgés de 18 à 24 ans a diminué de plus de six cent mille individus. Un phénomène particulièrement sensible à l’est du pays. Résultat : il y a de moins en moins de candidats pour des places en apprentissage. Certaines régions sont même obligées d’aller courtiser les jeunes des pays voisins. Le miracle allemand est tout relatif…

Notre entretien croisé : "Quand il n’y a pas de jeunes, c’est plus facile de leur trouver du boulot que quand il y en a beaucoup"

Guillaume Duval est rédacteur en chef du magazine Alternatives économiques et auteur de Made in Germany : Le modèle allemand au-delà des mythes. Karl Brenke est chercheur au Deutsches Institut für Wirtschaftsforschung, l'un des plus importants instituts allemands de recherche économique. Le premier relativise le miracle allemand ; le second souligne la bonne tenue de l'économie allemande en général. 

ARTE Info : Le chômage des jeunes reste un fléau en Europe, sauf pour quelques pays comme l’Allemagne. Qu’est-ce qui explique cela ?

Karl Brenke : Le chômage des jeunes est un miroir du niveau général du chômage dans chaque pays, et non un phénomène individuel. Plus le taux de chômage total est élevé, plus le chômage des jeunes est élevé. En Allemagne, les chiffres sur l’emploi sont bons en raison de la bonne situation économique. Dans certains pays, la situation économique est devenue très difficile, voire plus difficile. En Espagne en revanche, le taux de chômage général a légèrement fondu - et avec lui, le chômage des jeunes.

Guillaume Duval : D’une part, les Allemands ont une activité économique qui marche moins mal qu’ailleurs. Mais il y a aussi, malgré tout, une dimension démographique très importante. La population allemande totalise quinze millions d'habitants de plus que la France, soit 22% en plus. Mais en termes de jeunes de moins de 25 ans, il n’y a qu’un million de personnes en plus, soit 11% seulement. Et dans quinze ans, il y aura plus de jeunes Français que de jeunes Allemands.

La démographie allemande explique-t-elle que le chômage touche moins les jeunes ?

"En Allemagne de l’est, les chiffres du chômage ont baissé, alors qu’il n’y a pas plus d’offre d’emplois."

Karl Brenke - 11/08/2015

Guillaume Duval : Incontestablement, quand il n’y a pas de jeunes, c’est plus facile de leur trouver du boulot que quand il y en a beaucoup. Même si ce n’est pas le cas dans d’autres pays comme la Grèce ou l’Italie, qui ont eux aussi très peu de jeunes et qui, malgré tout, ont beaucoup de jeunes chômeurs.

Karl Brenke : En raison de l'évolution démographique en Allemagne, nous avons moins de pression sur le marché du travail. Cela est vrai non seulement pour les jeunes, mais aussi en général. L’exemple de l’Allemagne de l’est le montre bien : les chiffres du chômage ont baissé, alors qu’il n’y a pas plus d’offre d’emplois.

"Les pays du sud, qui ont eux-mêmes peu de jeunes, perdent leurs jeunes qualifiés. Leurs économies pourraient ne jamais s’en remettre."

Guillaume Duval - 11/08/2015

Les entreprises allemandes se retrouvent parfois obligées de faire appel à de jeunes étrangers.

Guillaume Duval : Oui, c’est un élément majeur sur la période récente. L’Allemagne importe beaucoup de jeunes des pays en crise comme l’Italie, la Grèce, le Portugal... On peut penser que c’est une solution à la crise de la zone euro. Problème : ça veut dire que ces pays du sud, qui ont eux-mêmes peu de jeunes, perdent leurs jeunes qualifiés. Leurs économies pourraient ne jamais s’en remettre.

Est-il juste de dire que la France, comparée à l’Allemagne, manque de filières d'apprentissage et de formation ?

"Quand on démarre l’apprentissage en Allemagne, on n’est pas bloqué. On peut devenir grand chef."

Guillaume Duval - 11/08/2015

Guillaume Duval : Effectivement, l’intégration des jeunes se fait mieux en Allemagne grâce au nombre important de jeunes - 40% - qui démarrent dans la vie professionnelle après un apprentissage. Ils ne sont que 10% en France. Cela favorise effectivement leur employabilité. En France, on voudrait faire pareil depuis longtemps, mais il faut bien mesurer ce que ça veut dire, "faire pareil". L’apprentissage est très encadré en Allemagne, avec des garanties de qualité sur la formation. On ne passe pas son temps à balayer l’atelier. Et quand on démarre l’apprentissage en Allemagne, on n’est pas bloqué. On peut devenir "grand chef" comme l’ancien patron de Mercedes, qui a démarré comme apprenti. On a des perspectives d’évolution. En France, on reste en bas de l’échelle. C’est aussi pour cela que beaucoup d’Allemands acceptent de démarrer par l’apprentissage. Il faut changer la manière dont ça se passe dans les entreprises françaises pour que cela marche. 

Karl Brenke : On voit bien, avec les chiffres sur le chômage des jeunes, que la formation dans certains pays est beaucoup trop peu axée sur la pratique. Nous avons un système dual en Allemagne, en Suisse et en Autriche. Les jeunes gens subissent trois années d'enseignement, en partie en entreprise, en partie dans des écoles professionnelles. Ils ont beaucoup de pratique et deviennent vite opérationnels. Dans de nombreux autres pays, où les jeunes ne fréquentent que l'école, ils sont souvent en concurrence avec des candidats qualifiés et ne sont pas choisis au bout du compte.

 

Dernière màj le 8 décembre 2016