Le Bidoun de Banksy - Chapitre 1

Pays : France

Tags : Réfugiés

Paris (France), premier juin 2015

Aujourd’hui, à l’Hôtel Drouot, lors des ventes aux enchères d’art contemporain urbain, une œuvre du mystérieux artiste anglais Banksy a été adjugée 625.400€ alors qu'elle était au départ estimée entre 400.000 et 600.000€. Cette œuvre star s'intitule Silent Majority et date de 1998. L'originalité de cette création reste son support : Banksy, dont on ignore la véritable identité, et Inkie ont réalisé lors du festival de Glastonbury une peinture à l'aérosol de près de 10 mètres de long et 3 de large sur la toile d’un semi-remorque. Elle provient de la collection privée des propriétaires du camion. Une autre des œuvres de Banksy, Flying Cooper (2003), est également partie à 185.020 €. (Le Figaro).

 

Al Jahra (Koweït), premier juin 2015

Tarek serre une dernière fois sa femme Rahifa contre lui, mais il n’a pas le courage de se baisser pour embrasser la petite Warda occupée à faire tourner une toupie sur une des planches qui recouvrent le sol poussiéreux de la cabane. Il pousse la porte chauffée par le soleil et marche sans se retourner jusqu’aux limites du bidonville des Bidouns. Puis il longe la voie rapide qui mène à la base aérienne avant d’obliquer à droite, vers le grand échangeur. Il s’accroupit au bord de la route dans l’ombre portée d’un panneau publicitaire en attendant le message, sur son portable. La camionnette s’arrête quelques secondes après le signal, le temps qu’il grimpe à l’arrière et trouve une place au milieu des matériaux de chantier. Il regarde le paysage qui défile, l’œil collé à une déchirure, dans la bâche. Il se souvient que là, dans ce morceau de désert, il venait jouer avec ses copains au milieu des milliers de carcasses de chars, de camions irakiens, détruits par les tirs américains en 1991, l’année même de sa naissance.

 

Une heure plus tard, alors qu’il se laisse emporter par le sommeil, on cogne à la tôle depuis la cabine tandis que  le véhicule ralentit. Il sait ce qu’il a à faire. Il descend, s’éloigne en empruntant une piste qui contourne la frontière irakienne. Il marche jusqu’aux premières maisons de Safwan où l’attend la camionnette qui le laisse, au coucher du soleil, près de la gare routière de Bassorah. Sous les traverses métalliques bleu clair, des dizaines de chauffeurs tentent d’accrocher un client. Tarek les repousse. Il n’a rien laissé au hasard. Des mois qu’il prépare le voyage de sa vie, celui dont dépend l’avenir du reste de la famille. Il a patiemment collecté les conseils de ceux qui l’ont tenté et réussi. Tout est dans la mémoire du portable, son bien le plus précieux avec les billets glissés dans la ceinture que Rahifa lui a confectionnée en utilisant le tissu coloré d’une de ses robes. Il a retenu son passage vers Bagdad auprès d’un ancien officier de la Garde républicaine, la division Tawakalna, reconverti dans le convoyage des migrants. Il le retrouve au petit matin après avoir dormi à même le sol et avalé le contenu d’une boîte de sardines. Tout au long du parcours, le gradé déchu ne cesse de maudire les nouveaux maîtres du pays, cherchant une approbation qui ne viendra pas.

 

Parvenu sans encombre dans la capitale, il met Tarek en contact avec l’un de ses neveux, pour la suite du périple et l’autorise, contre quelques billets, à dormir dans sa voiture. Le lendemain, ils sont quatre à se serrer sur la banquette arrière d’une Toyota garée près de l’usine de coton, à cent mètres de la bretelle d’accès à Mosul Road. Deux autres à l’avant. Le chauffeur traverse la ville, emprunte Al Jadriyah Bridge pour franchir le Tigre en leur annonçant qu’il contournera les zones tenues par l’État islamique. Cap sur Erbil. Il espère les laisser à proximité de la frontière turque en fin de journée, si tout va bien. Il prend encore un passager à un barrage tenu par des miliciens kurdes qui lui conseillent de passer par Ranya. On se bat au loin contre les incursions des soldats d’Ankara. À plusieurs reprises l’horizon s’embrase après le passage d’avions invisibles. Le moteur s’essouffle sur les pentes arides, la mécanique au supplice, et il faut s’arrêter pour remettre de l’eau dans le circuit. Il fait nuit quand la voiture stoppe devant l’épicerie d’un village perdu. Le temps de manger un peu de semoule, d’avaler un thé brûlant, il faut se mettre en marche en file indienne pour franchir la frontière turque dans le sillage d’un passeur taciturne. Après deux heures d’ascension, l’homme balaye une ligne imaginaire avec sa torche, sur le sol, puis rebrousse chemin. Le groupe poursuit sa progression vers l’ouest en se guidant sur les lumières qui scintillent à mi-hauteur de l’autre flanc de la montagne. Ils dorment à distance des maisons que gardent des chiens en éveil. Au matin, un bus bringuebalant les emmène jusqu’à Sirnak quadrillée par l’armée turque. Il faut encore une semaine à Tarek pour traverser le pays en empruntant les lignes de bus que lui indique son portable.

 

Il arrive enfin dans la région d’Izmir où il a prévu de se reposer quelques jours pour reprendre des forces chez un lointain cousin de sa femme, Nawaf, un Bedoun parti dix ans plus tôt et que l’amour a arrêté en chemin. L’épouse ne masque pas son hostilité, et il préfère écourter le séjour. Nawaf s’excuse en le conduisant jusqu’au bord de la mer, près de Sarimsakli, à deux heures de là. Une semaine encore à patienter jusqu’au message du marin qui doit lui faire traverser le détroit qui le sépare de la Grèce. Ils sont plus de cinquante, des Syriens en majorité, à attendre dans les taillis, revêtus de leur gilet de sauvetage fluo, quand la barque poussée par un moteur toussif pénètre dans la crique. Il doit élever la voix pour qu’on laisse monter en premier les femmes accompagnées d’enfants dont le plus petit n’a que quatre mois. On porte un vieillard dont les rides profondes attestent de ses quatre-vingt-dix ans. On se blottit sans un mot dans l’embarcation, enveloppés par le nuage de fumée âcre, l’odeur écoeurante du carburant. Le pilote montre à Tarek les commandes du moteur, le maniement du gouvernail tandis que la barque s’éloigne du rivage. À vingt mètres, il plonge la tête la première dans l’eau transparente, sans prévenir, pour rejoindre ses complices qui dansent sur le sable. 


Tarek demeure immobile pendant les deux heures de la traversée, mâchoires serrées, doigts crispés sur la barre, le regard fixe, scrutant l’obscurité pour apercevoir à temps l’un des nombreux cargos qui sillonnent la passe. Grâce à l’aide d’un pêcheur grec, il échoue enfin le bateau près du petit port de Panagiouda, persuadé d’avoir accompli le plus difficile. 
 

Chapitre 2 >

Dernière màj le 8 décembre 2016