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L'armée contre les violences xénophobes en Afrique du sud

Pays : Afrique Du Sud

Tags : Fremdenhass, Einwanderung, Arbeitslosigkeit, Ausschreitungen, xénophobie

L'armée sud-africaine est déployée depuis la nuit de mardi à mercredi dans un township de Johannesburg. Elle est intervenue en soutien de la police qui a procédé à de nouvelles arrestations. Depuis fin mars, l'Afrique du Sud vit une nouvelle vague de violences xénophobes qui a fait sept morts à travers tout le pays.

Le gouvernement a longtemps été accusé de ne pas réagir mais, pressé par la communauté internationale qui a fustigé cette passivité, il a désormais décidé de sortir le grand jeu. Après avoir rencontré des étrangers réfugiés dans un camp le week-end dernier, le président Jacob Zouma doit engager un dialogue sur l'immigration dans son pays. Car en Afrique du Sud, ce type de violences n'est pas une première. En 2008, 62 personnes sont mortes lors d'émeutes anti-étrangers. Depuis des exactions xénophobes ont eu lieu presque chaque année sur fond de crise économique. Le recours à l'armée était-il indispensable ? D'où vient ce phénomène ? L'Afrique du Sud a-t-elle failli dans sa politique d'immigration ? Pour répondre à ces questions, nous avons interrogé notre correspondante en Afrique du Sud, Caroline Dumay. 

 

Le gouvernement sud-africain a décidé de déployer l’armée sur certains points chauds, était-ce indispensable ou cela tient-il de l’opération de communication après une certaine forme d’attentisme dans les premiers jours ?

 

Caroline Dumay : Nous avons été surpris, l’armée est intervenue très tard et arrive à un moment où les choses se calmaient. Il y a encore des actes isolés. La veille un couple de Zimbabwéens s’est fait attaquer à Alexandra, l’un des townships de Johannesburg. Le gouvernement a pour mission de protéger les ressortissants étrangers donc c’est bien normal qu’il réagisse. Alors pourquoi on a envoyé l’armée ? C’est parce que la police a demandé du renfort et parce que l’armée a quand même une réputation beaucoup plus sévère. L’armée jouit de l’impunité (ndlr concernant l’utilisation de la force) : face aux pillages, par exemple, on sait que les militaires ne font pas de quartier. Donc c’est une force dissuasive beaucoup beaucoup plus forte. Alors est-ce-que c’est une opération de communication ? Peut-être mais en même temps, c’est très nécessaire.

 

Depuis le début des attaques, notre pays a perdu des milliards de rands de revenus à l'exportation.

Mzwandile Masina, vice-ministre du Commerce et de l'Industrie -  22/04/2015

Le gouvernement a semble-t-il mis un peu de temps avant de prendre la mesure des événements qui ont débuté la semaine dernière, partagez-vous cette opinion ?

 

Caroline Dumay : Là-dessus, je défends un peu le gouvernement parce que je pense qu’il n’a pas eu beaucoup de marge de manœuvre. Il n’aurait pas pu envoyer l’armée quand il y avait vraiment une espèce de folie xénophobe collective parce que l’armée aurait fait trop de dégâts et donc il est obligé d’envoyer des forces civiles, la police. C’est vrai qu’il n’y a pas eu de bruit de bottes majeur quand il y a eu les événements mais il y a eu quand même des condamnations régulières et très fermes de la part du gouvernement. A aucun moment, il n’a ignoré la crise mais je crois qu’il n’a pas trop su comment la maîtriser d’autant qu’à chaque fois il s’agissait d’actes isolés. Des groupes de dix ici, des groupes de cinq là… D’autant que le pays est grand : ce n’était pas facile à gérer.

La population visée

L'ensemble des exactions n'a ciblé que des étrangers originaires du continent africain. Il s'agit de ressortissants du Mozambique, de la République démocratique du congo, du Zimbabwe ou encore d'Ethiopie et même des Sud-Africains. 

 

Comment expliquez-vous cette flambée de violences xénophobes qui est récurrente mais pourquoi a-t-elle éclaté là à nouveau ?

 

Caroline Dumay : Oui, c’est un phénomène récurrent depuis 2008. C’est comme une espèce de poussée de fièvre régulière. Pourquoi là ? Parce qu’il y a eu un certain nombre de discours et d’exacerbations. Concernant les derniers événements, tout a commencé en janvier 2015 dans la boutique d’un Somalien qui a été dévalisée. Le Somalien a tué l’adolescent sud-africain et ça a entraîné des pillages et des actes xénophobes. C’était à Soweto en janvier et cela avait fait 6 morts. Ca a été la première vague xénophobe en janvier 2015 et depuis ça n’a pas arrêté en février. En mars, il y a eu des discours de certains politiciens, notamment du fils de Jacob Zuma (ndlr : le président sud-africain), homme d’affaires, mais aussi du roi zoulou Goodwill Zwelithini qui selon des médias locaux aurait dit aux étrangers de "faire leur bagage". Ces discours ont donc un peu exacerbé les tensions et ça s’est répandu dans le pays zoulou et ensuite à Johannesburg. Donc c’est une montée progressive des tensions, en sachant que la xénophobie est très récurrente en Afrique du Sud et que le fond du problème est qu’il y a de plus en plus d’étrangers dans le pays. On estime la population étrangère à près de 5 millions de personnes, on doit être très loin de la réalité mais cela fait près de 10%  de la population sud-africaine. Face à cet afflux d’immigrés africains, il y a des réactions xénophobes de la part des communautés. Ils sont un peu pris comme le bouc émissaire de leurs frustrations économiques.

 

Réfugiés politiques, réfugiés économiques : tout le monde est venu dans l’eldorado sud-africain.

Caroline Dumay - 22/04/2015

Depuis la fin de l’apartheid, l’Afrique du Sud a fait face à un important afflux migratoire. Les gouvernements successifs ont-ils défaillants sur la question ?

 

Caroline Dumay : Absolument, il n’y a pas vraiment de politique d’immigration. En fait il y a eu par à-coups et selon certains pays. Des choses qui ont été faites notamment sur les réfugiés politiques qui viennent de Somalie ou de RDC… A un moment il y a eu des accords, une surveillance des gens qui entraient et qui sortaient mais globalement pour les pays voisins, c’est la passoire. De toute façon, au Lesotho qui est totalement enclavé en Afrique du Sud, il n’y a pas de travail, donc tous ses habitants vivent  grâce à l’Afrique du Sud. Pour le Malawi, un peu plus loin, qui est le pays le plus pauvre du monde, l’Afrique du Sud est son unique marché de l’emploi. Vu la crise économique et politique au Zimbabwe, il y a des millions de ces habitants qui sont venus en Afrique du Sud ces dix dernières années. On considère qu’il y a le tiers de la population du Zimbabwe en Afrique du Sud. Voilà, réfugiés politiques, réfugiés économiques : tout le monde est venu dans l’eldorado sud-africain. Les Sud-Africains n’ont pas vraiment géré la crise ni au niveau du contrôle des frontières ni au niveau de l’éducation des gens par rapport à cette population étrangère qui arrivait. Aujourd’hui leur infrastructure éducative et sociale explose et on se retrouve avec beaucoup de monde qui se plaint.

Dernière màj le 8 décembre 2016