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L’Allemagne éteint sa cigarette, la France en rallume une

Pays : France

Tags : cigarette, cigarette électronique, anti-tabac

En France, les politiques emploient depuis des années la manière forte pour lutter contre le tabagisme, mais les Français n’abandonnent pas leur Gauloise pour autant. Le gouvernement veut désormais faire grimper en flèche le prix du tabac afin qu’il devienne un produit de luxe que les fumeurs les plus pauvres ne pourront plus s'offrir. En Allemagne en revanche, le nombre de fumeurs diminue, et ce malgré une législation très laxiste. Les politiques menées ont-elles une véritable influence sur la consommation de tabac ? Et quel rôle joue la société ? ARTE Info fait le point avec une comparaison en sept points du rapport au tabac en France et en Allemagne.

1. Les Allemands sont moins nombreux à fumer 

Il est plus facile d’acheter des cigarettes en Allemagne qu’en France. Il suffit d’aller au distributeur automatique ou au supermarché et, en moyenne, les cigarettes y sont moins chères. L’Allemagne est aussi le seul pays européen avec la Bulgarie où la publicité pour le tabac est encore partiellement autorisée (comme dans les salles de cinéma après 18 h). Et pourtant, le tabagisme recule outre-rhin.

 

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En France, le nombre de fumeurs n’a pour ainsi dire pas varié depuis l’an 2000. Seuls les Grecs, les Bulgares et les Croates fument plus. L’Allemagne, elle, se situe dans la moyenne européenne. Partout en Europe, de plus en plus de personnes arrêtent de fumer. (Source : Eurobaromètre)

 

 

2. Les fumeurs sont plus accros en Allemagne

"Fumer est moins bien vu qu’auparavant."

Ute Mons - 23/08/2017

En faisant passer des lois visant à protéger les non-fumeurs, l’Allemagne a connu une profonde mutation", explique le Docteur Ute Mons, du Centre allemand de recherche sur le cancer. “Fumer est moins bien vu qu’auparavant. Les jeunes sont moins nombreux à fumer depuis que l’usage de la cigarette est restreint dans les bars et restaurants et dans l’espace public." Ce sont surtout les multiples augmentations du prix du tabac qui ont maintenu la jeunesse, plus sensible au prix, éloignée de la cigarette. En ce qui concerne les restrictions imposées aux fumeurs, la protection de la santé en Allemagne est du ressort des Länder. La législation n’est donc pas la même partout. Bien que fumer dans les lieux publics soit interdit, de nombreuses exceptions perdurent dans le secteur de la restauration.

Depuis quelques années, la France s’est dotée d’un arsenal législatif anti-tabac plus puissant que celui de l’Allemagne. Dans l’ensemble, les chiffres relatifs à la vente et à la consommation absolue de tabac ont donc fortement reculé. Malgré cela, personne n’a totalement arrêté la cigarette et le nombre de fumeurs y est toujours aussi élevé.

 

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Le pourcentage de fumeurs est moins important en Allemagne, mais la consommation y est plus élevée. Chaque Allemand, fumeur ou non, consomme en moyenne quatre cigarettes par jour. En France, ce chiffre s’élève à 2,7 cigarettes par jour. Les fumeurs allemands fument donc nettement plus que les fumeurs français, plus nombreux. (Source : OMS)

 

 

3. Les politiques anti-tabac n’empêchent pas les Français de fumer

Les politiques menées en France ont conduit à l’interdiction de fumer dans les lieux publics et dans l’ensemble des bars et restaurants. Aucune publicité pour les cigarettes n’est autorisée et pour s’en procurer, il faut se rendre dans un bureau de tabac. Le prix du paquet dépasse largement les 4,74 euros que coûte en moyenne un paquet au sein de l’UE. Recouverts d’images chocs dans les deux pays, les paquets français sont standardisés en France depuis le 1er janvier. La loi qui a rendu les paquets neutres visait à réduire l’attractivité des cigarettes et, surtout, à dissuader les jeunes de fumer. En vain, pour le moment : au premier trimestre 2017, la vente de cigarettes en France a, malgré ces changements, augmenté de 3,6%.

 

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Les jeunes Français fument plus, malgré des produits moins accessibles qu’en Allemagne où la limite d’âge peut être facilement contournée grâce aux distributeurs automatiques non surveillés. Dans les deux pays, l’âge minimum légal est de 18 ans. Une étude montre toutefois que 74% des buralistes français vendent du tabac aux mineurs. (Sources : CNCT/Deutscher Tabakatlas)

 

4. Fumer, un besoin social en France

Ce besoin remonte à la Révolution française"

Didier Nourrisson - 23/08/2017

"En théorie, les mesures de prévention fonctionnent toujours, déclare le docteur Ute Mons. Mais, quelles que soient les lois votées, le contexte culturel joue un rôle majeur. Et on a l’impression qu’en France, fumer est une pratique ancrée dans la culture."

L’historien Didier Nourrisson en arrive lui aussi à cette conclusion. Selon l’auteur de Cigarette, histoire d’une allumeuse, le tabagisme français s’explique par des raisons sociales. La population française n’a réellement accès au tabac que depuis le 19e siècle, alors qu’on fume depuis plusieurs siècles en Allemagne. "Aujourd’hui encore, fumer est un besoin social et quasiment démocratique. Ce besoin remonte à la Révolution française, moment où les Français ont non seulement réussi à accéder au pouvoir, mais aussi au tabac. C’est encore ancré dans l’esprit des gens. C’est une sorte d’héritage culturel qui se transmet inconsciemment de génération en génération", explique l’historien. Aucune législation, si sévère soit-elle, ne saurait lutter contre cela.

Que la population ait accepté une politique anti-tabac dure sans broncher et que les fumeurs soient aujourd’hui délibérément exclus le surprend un peu. "La contradiction est flagrante. D’un côté, les Français veulent fumer et jouir de la vie, avec les risques que cela comporte. Ceci est bien accepté. Et d’un autre côté, la société française accepte que les fumeurs soient stigmatisés et qu’ils doivent sortir des bars et restaurants pour fumer. " Pour lui, la cigarette électronique constitue une occasion manquée. Elle aurait pu répondre aux besoins des fumeurs et redorer leur image. Mais, en France comme en Allemagne, la cigarette électronique ne s’est pas substituée au tabac.

 

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La vaporette n’a pas réussi à remplacer la cigarette de part et d’autre du Rhin. Les fumeurs y voient surtout un moyen de réduire leur consommation de tabac, et le plus souvent sans succès. Elle n’exerce pas d’attrait auprès des non-fumeurs et ne constitue donc pas une porte d’entrée vers le tabagisme.

 
5. La France veut augmenter (encore) le prix du tabac

Quels sont donc les leviers à disposition des politiques pour endiguer durablement la consommation de tabac ? Le gouvernement français veut prendre des mesures toujours plus dures et hausser le prix du paquet de cigarettes à dix euros d’ici trois ans. Seules l’Irlande et la Grande-Bretagne pratiquent des prix plus élevés et le nombre de fumeurs y a fortement diminué au cours des dernières années.

 

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Dans les deux pays, le prix du paquet de cigarettes dépasse les 4,746 euros moyens au sein de l’UE. En l’an 2000, le paquet ne coûtait encore que 3,20 euros en France. Depuis, son prix n’a cessé d’augmenter du fait de l’accroissement de la taxation du tabac. En Allemagne, la situation a connu une évolution semblable.

 
 
6. Les personnes à bas revenus sont les plus touchées

En France, le prix du tabac a été augmenté plusieurs fois au cours des années passées, même si la hausse n’a jamais été aussi drastique que maintenant. "Lorsqu’au début des années 2000 la cigarette est devenue tout à coup plus chère, cela a créé un tollé", rappelle Didier Nourrisson. Mais les Français n’ont pas arrêté de fumer pour autant. Les études montrent que l’augmentation du prix du tabac toucherait surtout les personnes les plus modestes, qui composent aussi la majorité des fumeurs.

 

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Le lien entre statut social et consommation de tabac est marqué. Plus les gens sont diplômés et gagnent bien leur vie, moins ils fument. C’est parmi les chômeurs que l’on trouve le plus de fumeurs. Parmi les actifs allemands, la cigarette est plus répandue chez les déménageurs pour les hommes et chez les infirmières pour les femmes. Les professeurs masculins et les pharmaciennes sont ceux qui fument le moins. (Source : Tabakatlas)

 

 

7. La France souffre du marché noir

Avant même que leur trafic ait été repéré, ils ont déjà démonté leur fabrique.

Ute Mons - 23/08/2017

Conséquence de l’augmentation des prix, les personnes à faibles revenus se tournent de plus en plus vers le marché noir. Le commerce illégal du tabac est un trafic à faible risque, comme le confirme Ute Mons : "En Europe de l’Est, les contrebandiers créent une fabrique et pendant quatre semaines, ils mettent des cigarettes illégales en circulation sur le marché. Avant même que leur trafic ait été repéré, ils ont déjà démonté et remonté leur fabrique ailleurs."

 

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Les critiques craignent que l’augmentation du prix du tabac renforce le marché noir. Celui-ci ne s’est d’ailleurs jamais aussi bien porté en Europe que sur le sol français où il représente 15% de la consommation totale. Les cigarettes illégales proviennent majoritairement d’Algérie. Les buralistes reprochent à l’État de ruiner leur activité tout en épargnant le marché noir. En Allemagne, où une cigarette sur vingt est d’importation illégale, ce trafic est en régression. (Source : KPMG)

C’est pourquoi les États membres de l’UE élaborent une stratégie commune. Les paquets de cigarettes pourraient, par exemple, être munis d’un code permettant leur suivi. Aucune mesure concrète n’a encore été prise. Pour l’État français, la contrebande représente une perte des recettes fiscales non négligeables. En 2016, dans aucun autre pays d’Europe il ne s’est vendu autant de cigarettes de contrebande qu’en France.

 

  

 

Dernière màj le 24 août 2017