|

L’Allemagne en proie à l’hydre néonazie

Pays : Allemagne

Tags : Néo-nazi, Réfugiés, PEGIDA, extreme droite

Un centre d’accueil pour réfugiés incendié, des élus menacés de mort, le mouvement anti-islam Pegida qui reprend le vent : longtemps tabou, la parole néonazie s’est libérée outre-Rhin. L’hydre n’est pas morte. Elle reprend ses quartiers dans un pays submergé par un afflux massif de réfugiés. L’Allemagne est devenue le deuxième pays d’immigration après les USA. L’an dernier 173.000 personnes ont fait une demande d’asile outre-Rhin. Plus de 25.000 depuis le début de l’année. Ces réfugiés – dont de nombreux Syriens fuyant la guerre – arrivent dans un pays où la xénophobie latente explose désormais régulièrement en manifestation de haine ouverte.

Le centre d'accueil incendié de Tröglitz


Reportage ARD

"La barbarisation de l’occident", ce titre en "Une" de la TAZ, le grand quotidien allemand détonne entre deux articles sur la dernière boucherie islamiste en date au Kenya. Et pourtant ce n’est pas de barbarie là-bas mais bien d’ici en Europe que parle l’éditorialiste Michael Bartsch, et plus précisément chez lui en Allemagne où un nouveau foyer destiné à accueillir des réfugiés est parti en fumée ce week-end à Tröglitz en Saxe-Anhalt. 

 

Dans son édito, Bartsch fait ce constat d’aveuglement : "le glissement à droite de notre société va de pair avec la radicalisation et la barbarisation de la parole publique et du discours politique. Nous nous indignons devant l’horreur et la cruauté des attentats terroristes et des groupes djihadistes et ne remarquons pas à quel point nous les imitons en pensées et en paroles."

 

Tröglitz n’est que la pointe de l’iceberg

En Allemagne justement, la pensée d’extrême droite et les paroles xénophobes se libèrent dangereusement ces derniers mois, quelquefois – de plus en plus souvent ! – suivis d’actes comme à Tröglitz. Mais Tröglitz n’est que la pointe de l’iceberg, la dernière en date d’une longue série d’attaques racistes qui a pour épicentre le Land de Saxe-Anhalt en ex-Allemagne de l’Est, où la réunification a laissé des plaies béantes. La décrépitude économique et les frustrations y ont fait le lit de Pegida, le mouvement des patriotes européens contre l’islamisation de l’occident.  Ce mouvement islamophobe a surgi de la rue en octobre dernier. Ses marches hebdomadaires ont drainé des milliers d’Allemands, à Dresde surtout, la ville où Pegida est né avant d’essaimer dans toute l’Allemagne.

 

 

ARNO BURGI / DPA / dpa Picture-Alliance

Manifestation du mouvement Pegida à Dresde en février 2015.

"Les graines du néonazisme sont en train de germer"

Tröglitz n’est pas bien loin de Dresde. Un nouveau nom donc sur la carte brune de l’Allemagne. Dans ce petit bourg où la haine de l’étranger s’étale désormais au grand jour, le maire a bien tenté de résister. Décidé à accueillir la quarantaine de réfugiés qui avaient été assignés par l’administration régionale à sa commune, Markus Nierth, a tenu trois mois avant de finalement démissionner en mars sous la pression des néonazis. Il a été menacé de mort ainsi que sa famille, les manifestants ultra liés au NPD -un parti néonazi faisant actuellement l’objet d’une procédure d’interdiction- sont allés jusqu’à encercler sa maison. 

 

Il est temps de se lever et de résister.

Markus Nierth - Ancien maire de Tröglitz

Markus Nierth a préféré  jeter l’éponge. Non sans mettre son pays en garde : "les graines du néonazisme sont en train de germer ici et maintenant. Et c’est pourquoi il est temps de se lever et de résister". C’est ce qu’a fait Götz Ulrich (CDU), chef du Landrat, l’administration locale. Après l’incendie du centre d’accueil, il affirme haut et fort que "Tröglitz sera obligé d’accueillir ces 40 réfugiés quoiqu’il arrive". Il a aussitôt été menacé de décapitation.

 

Des élus locaux menacés de mort

Ailleurs en Allemagne, à Dortmund, à Schneeberg, à Berlin, à Malterdingen près de Freiburg d’autres élus locaux accusés de "favoriser les étrangers" ont connu le même genre d’expérience : campagne de haine sur les médias sociaux, slogans d’extrême droite sur les murs des bâtiments publics, lettres de menaces. Le maire (SPD) de Magdebourg, capitale du Land de Saxe-Anhalt, par exemple en a reçu 3 en 10 jours "ce sont des menaces de mort très claires signées d’un Heil Hitler et de symboles nazis" expliquait Lutz Trümper dans une interview à la télévision MDR. 

 

Le discours néo-nazi longtemps tabou dans l’Allemagne d’après-guerre a désormais pignon sur rue, et prend en Allemagne une forme particulière. Il n’est pas porté par un parti d’extrême droite fort comme le Front National en France ou le Parti pour la liberté de Geert Wilders aux Pays-Bas. A l’origine spontané et populaire, le mouvement Pegida a pris le vent sur fond de violence islamique et d’immigration massive. Il s’est cristallisé dans les classes populaires, parmi les travailleurs pauvres, les retraités, les petites gens qui ont trouvé dans le rejet de l’immigré un exutoire aux difficultés de leur quotidien. 

 

Pegida reprend le vent

Pegida a semblé marquer le pas en début d’année après une série de crises internes et la démission de son chef Lutz Bachmann après la parution d’une photo le montrant grimé en Hitler. Retrait de courte durée : Bachmann vient d’être officiellement réintégré au sein de la direction du mouvement et Pegida reprend le vent ces derniers temps. 

 

En février, ses marches ne mobilisaient plus que quelques centaines de militants. Lundi dernier à Dresde ils étaient de nouveau plusieurs milliers. Pegida espère même battre un record le 13 avril prochain et promet de rassembler 30.000 participants dans les rues de Dresde pour une manifestation de dimension "internationale" avec Geert Wilders en guest-star. Il se murmure même outre-Rhin que le britannique Nigel Farage de l’Ukip et Marine Le Pen serait invitée.

 

Des incidents comme celui de Tröglitz devraient tirer la sonnette d’alarme dans toute l’Europe.

Thornbjörn Jagland - Secrétaire général du Conseil de l’Europe

Il faut tirer la sonnette d’alarme dans toute l’Europe

Car si l’Allemagne fait parler d’elle aujourd’hui, la xénophobie gagne du terrain ailleurs aussi. Après l’incendie de Tröglitz, le secrétaire général du Conseil de l’Europe, Thornbjörn Jagland, a élargi le domaine de la lutte par ce commentaire : "Des incidents comme celui de Tröglitz devraient tirer la sonnette d’alarme dans toute l’Europe. Nos démocraties sont toujours plus menacées par le racisme, la xénophobie et les extrémismes politique et religieux. La haine et l’intolérance grandissante dans différents couches de nos sociétés sont  très dangereuses. Il nous faut les combattre et en combattre les causes à tous les niveaux."

Dernière màj le 8 décembre 2016