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"La volonté du BND de plaire à la NSA est allée très loin."

Pays : Allemagne

Tags : NSA, BND, Erich Schmidt-Eenboom

Il est "celui qui surveille les agences de surveillances", a écrit un jour Die Zeit. Erich Schmidt-Eenboom est journaliste et l’auteur de nombreux livres sur l’espionnage. Il dirige aujourd’hui l'Institut de recherches pour une politique de paix à Weilheim, en Haute-Bavière. En 2005, lorsqu’éclate le scandale de la mise sur écoute, par les services de renseignement allemand (le BND) de plusieurs journalistes du pays, Erich Schmidt Eenboom fait partie de la liste des victimes. Il aurait ainsi été surveillé depuis 1993 par le BND, notamment à la suite de son enquête sur le service, dont il a tiré un livre, "Le BND", publié en 1993.

 

Erich Schmidt-Eenboom

Erich Schmidt-Eenboom

Au vu des informations dont vous disposez, pensez-vous que les services de renseignement allemands ont vraiment espionné des hommes politiques français et européens pour le compte de la NSA ?

Erich Schmidt-Eenboom : Aujourd’hui, cela est quasiment certain. Les politiques menées par l’Union européenne, mais aussi la France et l’Allemagne, sont d’une grande importance pour la NSA. En particulier aujourd’hui, dans le cadre des négociations du traité de libre-échange transatlantique (TTIP), entre l’Union européenne et les Etats-Unis. Mais depuis les années 1960, nous savons que les politiques européennes sont la priorité numéro un des Etats-Unis. Les Etats-Unis ont longtemps été les seuls utilisateurs de la station de surveillance Bad Aibling en Haute-Bavière, avant que le BND ne retrouve une entière souveraineté sur ce centre en 2002. Un accord a d’ailleurs été conclu avec les Etats-Unis, qui s’engageait à ne pas blesser les intérêts allemands, les entreprises allemandes ou à espionner les citoyens du pays, en échange d’une collaboration avec le BND. Les Etats-Unis ont clairement violé cet accord en tentant d’obtenir des adresses mail, des recherches internet, des numéros de téléphones et de fax à travers le programme des services de renseignement allemands. Ces derniers assurent avoir vérifié chaque requête de la NSA. Cela est difficile à croire, puisque le BND n’a repris la main sur cette station que depuis 2002. Il a alors trouvé qu’il y avait au moins 2 000 recherches effectuées par les Etats-Unis qui violaient les intérêts allemands et européens. Il reste étonnant de savoir que les Américains ont une équipe déployée dans une station allemande, avec un général de haut niveau. Il ne s’agit donc pas d’opérations de routine. Il est évident que les Etats-Unis sont engagés durablement dans les activités quotidiennes du BND.

 

Un "secret de polichinelle"
pour Olivier Laurelli

"Aujourd’hui, les hommes politiques surjouent la surprise. Mais cela vient juste confirmer ce que tout le monde savait déjà. Les pays peuvent être alliés, cela ne les empêche pas de s’espionner entre eux. Concernant la nature des informations requises par la NSA sur des hommes politiques français, on ne peut pas s’avancer avec certitude. Elles auraient pu concerner, par exemple, l’intervention en Syrie, lorsque Barack Obama hésitait à suivre François Hollande sur la question, avant de reculer et de proposer au Congrès américain de voter sur une intervention. A cet instant précis, les Etats-Unis avaient besoin de renseignements pour pouvoir partir avec un avantage dans les négociations."

Pourquoi le BND a-t-il aidé les Américains ?

Erich Schmidt-Eenboom : Depuis des décennies, la volonté du BND de plaire à la NSA est allée très loin. A la fois pour être perçu comme un partenaire d’égale importance, ou pour prendre part au cercle des « Five Eyes » (une alliance des services de renseignement anglo-saxons). C’était aussi une manière de bénéficier davantage du soutien de la NSA.

 

Jusqu'à récemment, le bureau de la chancelière affirmait qu'il n'y avait pas d’espionnage économique de la part de la NSA.  Pensez-vous qu’il est possible que le gouvernement allemand ou la chancelière n’aient pas été informés de tels actes ?

Erich Schmidt-Eenboom : Le noyau dur des dirigeants politiques sait qu’il y a des opérations d’espionnage industriel en cours en Allemagne depuis des décennies. Ce qui inclut la Chancellerie, les ministères de la Défense, de l’Economie, et des Sciences. Une étude du BND datant de 1990 traitait justement de la réorientation de l’activité américaine de renseignement, à la fin de la Guerre froide. Elle en a conclu que Démocrates et Républicains étaient unis au-delà des lignes partisanes, pour que les services de renseignement du pays se concentrent sur l’espionnage industriel. Par conséquent, les Etats-Unis ont espionné des secteurs économiques sous couvert d’autres activités. Le gouvernement allemand sait maintenant exactement ce qui a lieu aujourd’hui dans le domaine de l’espionnage industriel. Il est, cependant, peu enclin à s’emparer du sujet pour des raisons politiques.

 

On ne peut pas se plaindre trop fortement des activités de surveillance des Etats-Unis.

Eric Schmidt-Eenboom

Le ministre de l’Intérieur, Thomas de Maizière est sous une forte pression. Combien de temps peut-il tenir  ?

Erich Schmidt-Eenboom : Je ne pense pas que la chancelière puisse s’en servir comme d’un pion sur l’échiquier politique. Angela Merkel est proche et très dépendante de Thomas de Maizière. Il y a aussi un consensus au sein du gouvernement allemand sur le fait que l’on ne peut pas se plaindre trop fortement des activités de surveillance des Etats-Unis.

 

Pour le blogueur français et spécialiste de l'espionnage Olivier Laurelli, alias Bluetouff, le silence du gouvernement de François Hollande s'explique par le fait que le pays a, lui aussi, des accords avec la NSA. "En fait, on pourrait comparer le renseignement mondial à une grande place de marché : les Etats-Unis en sont le centre, et tous les accords internationaux en dépendent. Le plus vieux programme d’accord de surveillance, Echelon, qui désigne un système mondial d’interception des communications privées et publiques, regroupe tous les pays du Commonwealth, et les Etats-Unis. La France n’a pas échappé à cette règle avec l’accord de coopération sur la surveillance passé entre le pays et la NSA, nommé Lustre. Car avec nos petits moyens, on n’a pas les outils pour concurrencer les Etats Unis dans ce domaine. Il n’y a pas de système d’écoutes massives, comme a pu mettre en place la NSA. Les services de renseignement doivent concentrer leurs moyens sur des objectifs ultraprécis : en ce moment, c’est le terrorisme."

 

Dernière màj le 8 décembre 2016