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"La rue appartient maintenant à Erdogan"

Pays : Türkei

Tags : Erdogan, démocratie, coup d'Etat

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan aurait-il lui-même fomenté le coup d’Etat militaire qui le visait ? Tout cela n’est que vaine spéculation. Il est cependant clair que l’échec du putsch profite à sa politique autoritaire. Des milliers de juges et de fonctionnaires ont perdu leur poste au cours de l’impressionnant coup de balai initié par le chef de l'Etat turc. Maintenant, la justice est définitivement entre les mains du président et pour affermir encore davantage son "régime présidentiel" qui ne dit pas son nom, il agite le spectre du rétablissement de la peine de mort. ARTE Info décrypte l’après-coup d’Etat avec le docteur Günter Seufert, sociologue et spécialiste de la Turquie à la Fondation allemande pour l'économie et la politique (SWP).

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L’AKP détient actuellement 317 sièges sur 550 au Parlement. Il lui en faut 330 pour mettre en place un référendum.

Il y a un an, l’AKP a regagné la majorité au Parlement. Depuis l’élection de novembre, l’AKP et Erdogan veulent introduire le régime présidentiel : pour cela, ils ont besoin d’une majorité d’au moins deux tiers au Parlement, ce qui n’est pas le cas. Le putsch raté change-t-il cette donne ?

Günter Seufert : Avec la configuration actuelle du Parlement, ce n’est pas possible. Cependant, la possibilité d’une majorité au trois cinquièmes reste réaliste : dans ce cas, Erdogan pourrait organiser un référendum. Avant la tentative avortée de coup d’Etat, les sondages donnaient 45 à 46% pour le oui à l’instauration du régime présidentiel. Maintenant, après l’élan de solidarité de la population avec Erdogan, la majorité de 50% requise pourrait bien être atteinte, voire dépassée. 

 

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Interventions dans les décisions de justice, musèlement des médias, criminalisation de l’opposition : Erdogan a déjà serré les vis sur ces points-là. Que peut donc apporter de plus un régime présidentiel ?

Günter Seufert : En principe, le régime présidentiel n’est plus une nécessité pour Erdogan. Après la tentative de coup d’Etat, Erdogan est allé encore plus dans ses interventions dans le pouvoir judiciaire avec les licenciements collectifs de juges et de fonctionnaires. Les critiques visant Erdogan dans les rangs de l’AKP peuvent dès maintenant être tout bonnement réduites au silence. Erdogan est président et ne fait pas partie du gouvernement. Pourtant c’est bien lui qui gouverne et c’est une violation constitutionnelle permanente. L’introduction du régime présidentiel ne serait qu’une formalité : légaliser un système politique déjà solidement établi.

 

Immédiatement après la tentative de coup d’Etat, Erdogan a annoncé vouloir poser à nouveau sur la table la question de la réintroduction de la peine de mort, une punition draconienne visant les putschistes. Le président veut-il profiter de l’émotion qu'éprouve encore la population ?

Günter Seufert : En 2002, Erdogan s’était déjà prononcé contre l’abolition de la peine de mort. Les événements de vendredi soir ont prouvé à Erdogan que ses électeurs militants se sont massivement mobilisés pour le soutenir et ont répondu à son appel. C’est une des "leçons" de ce coup d’état : maintenant, la rue n’appartient plus à l’opposition, mais aux conservateurs. Invoquer le rétablissement de la peine de mort à ce moment précis est surtout une manière d’intimider le reste de la population. C’est sa stratégie et la peine de mort lui permet d’accentuer la polarisation politique en Turquie.

 

Les hommes qui ont tenté de lyncher les putschistes étaient des fanatiques militants. 

Günter Seufert - 19/07/2016

Beaucoup de personnes ont répondu à l’appel d’Erdogan et sont descendues dans la rue la nuit du 15 juillet. Est-ce un signe montrant l’efficacité du culte de la personnalité d’Erdogan ?

Günter Seufert : Les médias pro-gouvernementaux ont affirmé que cette nuit-là, la population a sauvé la démocratie. Mais en vérité, il n’y avait quelques milliers, voire des dizaines de milliers de personnes dans la rue. Et leurs slogans "Allah Akbar" avaient peu à voir avec la démocratie. Les hommes qui ont tenté de lyncher les putschistes étaient de toute façon des fanatiques militants. 

 

Sur le papier, la Turquie est un pays démocratique. Au Parlement, les partis d’opposition siègent aux côtés de l’AKP. Y a-t-il encore une chance pour que les débats parlementaires et politiques puissent contrebalancer "l’autocratie" d’Erdogan ? 

Günter Seufert : L'autocratie d’Erdogan existe et a existé avant cette tentative de coup d'Etat. En mai dernier, il a pu pousser hors de l’échiquier politique son premier ministre Ahmet Davutoğlu, avec qui il était en désaccord. Le pouvoir judiciaire qui exprimait des désaccords avec le précédent gouvernement est maintenant mis au pas.

Cependant, bien que le nouveau premier ministre Binali Yıldırım soit un proche d’Erdogan, il est beaucoup moins radical que son président. Après la tentative de coup d’Etat, il a appelé à la modération et a remercié, contrairement à Erdogan, les représentants pro-kurdes pour leur positionnement contre les putschistes. Yıldırım semble ne pas avoir perdu contact avec la réalité, contrairement à Erdogan. L’espoir tient en ceci : que les engagements de la Turquie dans la politique extérieure et intérieure incitent le pouvoir à la modération. Mais Erdogan tient fermement l’AKP sous son contrôle. C’est un espoir bien infime. 

 

Dernière màj le 19 juillet 2016