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« La propagande a une efficacité redoutable dans ce conflit »

Pays : Ukraine

Tags : Ukraine, Donetsk, Journaliste

Lorsqu’il s’est envolé pour l’Ukraine le mois dernier, Paul Gogo pensait s’installer à Kiev, la capitale. Les violents heurts qui ont éclaté entre l’armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes ont poussé le journaliste à migrer vers l’est du pays. Il est aujourd’hui à Donetsk, une ville proche de la frontière russe, où il fait des photos et rédige des articles pour les médias français. Ayant vécu une tentative d’enlèvement, il s’interroge sur les difficultés d’exercer le métier de journaliste dans un contexte de guerre civile.

Retranché dans sa chambre depuis plusieurs jours, le jeune journaliste Paul Gogo avoue "ne plus se sentir en sécurité". A Donetsk depuis le 18 avril, il ose moins sortir depuis que la situation s’est aggravée. Lundi dernier, des militants pro-russes ont attaqué une manifestation en faveur de l’unité du pays. Des barrages ont été construits par les séparatistes à plusieurs endroits de la région. « Il règne un contraste permanent, entre les hommes qui circulent armés et les habitants qui continuent de vivre normalement. Ici il n’y a pas de lignes de front. Les combats peuvent survenir partout et à n’importe quel moment », explique le photojournaliste. Avec le soleil printanier, de nombreux ukrainiens investissent les parcs. Ils se promènent en famille, au milieu des jardins fleuris. Un décor qui tranche avec les civils en tenue militaire. Dans une conférence de presse tenue le 2 mai, le nouveau maire pro-russe autoproclamé Viatcheslav Ponomarev a annoncé que « les citoyens soutenant le mouvement séparatiste sont autorisés à porter et manier des kalachnikovs dans la rue ».

 

Dans la matinée du lundi 5 mai, des pompiers de la caserne de la ville ont été kidnappés. Les habitants n’ont depuis plus de nouvelles. « Les Ukrainiens sont encore moins en sécurité que les étrangers car ils ne sont pas suivis par des organisations internationales. Il est très difficile de savoir ce qu’ils deviennent quand ils disparaissent », indique Paul à demi-mot.

 

Pour couvrir les événements, le jeune journaliste a dû adopter certains réflexes, tels que se déplacer à plusieurs et si possible avec des russophones dans l’équipe. A chaque contrôle, il doit présenter un autocollant aux couleurs du mouvement séparatiste. Il existe aussi une accréditation "officielle" pour travailler en "République populaire de Donetsk", mais elle n’est reconnue que par la région séparatiste et perd donc sa valeur une fois passés les barrages séparant l’est de l’Ukraine au reste du pays.
 

« Pourquoi nous ont-ils relâchés ? »

 

Le samedi 19 avril, Paul Gogo s’est fait enlever par des séparatistes pro-russes. Il était allé à Slaviansk, le bastion de la rébellion armée, avec deux autres collègues, un photographe italien et un journaliste biélorusse. « Quand nous sommes descendus du train, nous avons tout de suite su que quelque chose allait se passer », se souvient-il. Le couvre-feu avait été instauré dans la matinée par les autorités ukrainiennes et les rues étaient désertes. Assis au bord de la route, à proximité d’un pont encadré par quatre barricades, ils sont interpellés par un homme vêtu d’un treillis, le visage découvert et un pistolet à la main. Il exige leurs papiers d’un ton très agressif. Un 4x4 arrive et il leur fait signe de monter à bord. Les trois journalistes sont alors conduits jusqu’à une barricade où une vingtaine de personnes pro-russes les attendent. Parmi elles, des femmes et des jeunes parfois à peine majeurs, munis de kalachnikovs. Contrôle des papiers, vérification des photos, gestes d’intimidation ; après deux heures d’attente, les trois collègues sont finalement relâchés. « On a d’abord pensé qu’il s’agissait d’un contrôle de routine, explique Paul. Le choc est survenu le lendemain, lorsqu’on a appris que d’autres journalistes ont été kidnappés, torturés et parfois même tués. Pourquoi eux ? Nous aurions pu être à leur place. »

 

« A Donetsk, les habitants combattent un ennemi invisible »

Depuis l’auto-proclamation de la République populaire de Donetsk le 7 avril dernier, il règne un climat de terreur dans la région. « La propagande a une efficacité redoutable dans ce conflit, analyse Paul Gogo. La population qui était auparavant politiquement modérée se radicalise en faveur des pro-russes et combat tout à coup un ennemi inexistant. » Chaque jour dans les discours officiels ou via les médias, les séparatistes lancent en effet de nouvelles rumeurs selon lesquelles des « fascistes », membres du Pravy Sektor, un parti d’extrême droite ultranationaliste de Kiev, s’apprêtent à débarquer de la capitale pour instaurer des camps de concentration, violer les femmes, contaminer l’eau de la ville. Présents sur la place Maidan à Kiev pour soutenir l’indépendance d’Ukraine face à la Russie, ils sont accusés d’employer la force pour contrer le mouvement séparatiste. Sont-ils présents dans la région ? Paul Gogo avoue ne pas les avoir rencontrés. Mais des rumeurs circulent quant à leur arrivée. Elles sont constamment ravivées par les militants pro-russes et trouvent écho dans la population. Le gouvernement de Donetsk a annoncé la tenue d’un « référendum » sur l’indépendance de la région le 11 mai prochain. Il souhaite ainsi prendre le même chemin que la Crimée, péninsule située au sud de l’Ukraine ayant auto-validé par un référendum le 16 mars dernier son rattachement à la Russie.

Dernière màj le 8 décembre 2016