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La progression de l’épidémie : une question de confiance ?

Pays : Libéria

Tags : Ebola, Afrique

Comment expliquer la rapide progression du virus Ebola en Afrique ? ARTE Journal a interviewé Mats Utas, chercheur à l’Institut nordique d’études africaines à Uppsala. ​

ARTE Journal : Comment expliquez-vous que les interventions des médecins occidentaux ne sont pas bien accueillies en Afrique de l’Ouest ?

Les gens sont sceptiques, non pas parce que les médecins sont étrangers mais parce qu’il y a de la méfiance vis-à-vis des autorités locales, avec qui les ONG entretiennent d’étroits contacts… même si elles essayent de faire changer cette image.

 

Que peuvent faire ces ONG pour mieux se faire accepter ?

Il est très important que les humanitaires comprennent les habitudes des gens et la difficulté qu’ils ont à accepter de l’aide médicale. Il faut aussi apprendre à „parler correctement“. Cela ne veut pas dire parler une langue locale, mais communiquer pour qu’on puisse toucher les populations. Le défi est le même pour les autorités locales qui ont la charge d’informer les populations. La plupart du temps, ils envoient de jeunes gens dans les régions touchées, ces derniers lisent un texte avec un megaphone et disparaissent... Le problème, c‘est que les villageois sont méfiants de ce qui arrivent de la capitale. Il faut travailler beaucoup plus étroitement avec les autorités locales, et les aînés, qui jouissent - eux - de la confiance des villageois. On ne le fait pas assez. Actuellement, les gens mettent tout le monde dans le même panier, quelque soit l’institution à laquelle ils appartiennnent. C’est d‘ailleurs ce qu’a montré l’agression en Guinée le mois dernier à l'encontre de ceux qui étaient venus aider la population. 

 

Dans quelle mesure, on prend le risque d’épidémie plus sérieusement aujourd’hui qu’il y a quelques mois ?

La différence est énorme. Il y a quelques mois, les gens étaient encore capables d’affirmer qu’Ebola était un complot du gouvernement pour soutirer de l’aide humanitaire. Certes ces théories existent toujours, comme celle que la CIA aurait introduit le virus pour éliminer les Africains, mais les gens y croient de moins en moins. Ils sont plutôt critiques sur la manière dont le gouvernement et les acteurs internationaux gèrent la situation.

 

Y a-t-il des comportements spécifiques à l'Afrique qui favorisent la propagation du virus ?

Une des raisons pour laquelle l'épidémie est moins répandue en Europe tient notamment à la manière dont nous vivons. La maladie se propage par le contact physique, or en Europe et aux Etats-Unis nous sommes nettement moins tactiles qu'en Afrique. Nous habitons aussi moins près les uns des autres. Et notre système hospitalier est meilleur, nous avons les moyens d'isoler les malades, contrairement à ce qui s'est passé en Sierra Leona, au Liberia et en Guinée. Maintenant c'est en train de changer, il y a des hôpitaux spécialisés. J'ai appris aujourd'hui que les personnels soignants de Médecins sans Frontières qui sont tombés malade n'ont pas été infectés dans les hôpitaux, mais quand ils soignaient des patients chez eux.

 

Le fait que les gens aient un niveau d’éducation plus important en Europe, influe-t-il sur la propagation du virus ? 

L'éducation ne joue pas un rôle important. Ce qui est plus important, c'est la relation que nous entretenons avec le gouvernement. En général, nous faisons confiance aux hommes politiques et nous respectons les décisions qu’ils prennent. Cela n'est pas forcément le cas dans certains pays d’Afrique de l'Ouest, comme le Libéria et le Sierra Leone qui ont connus la guerre et où les habitants ont l’habitude que leurs gouvernements utilisent la propagande. 

 

Est-ce que la religion joue un rôle ?

Pas vraiment, sauf aux enterrements. Là, nous avons remarqué que les chrétiens sont plus susceptibles de propager le virus que les musulmans car ils ont davantage de contacts physiques. En Europe, nous avons une autre relation au corps malade et à la mort, nous acceptons que les malades doivent être isolés. C'est différent en Afrique. 

 

L’Afrique sera-t-elle capable de stopper l’épidémie ? ou faut-il une plus grande intervention de la part des pays occidentaux ?

Si nous n’envoyons pas de l’aide immédiatement, ceci va aboutir à une crise mondiale. Nous sommes vraiment obligés d’envoyer beaucoup d’aide maintenant, sinon des centaines de milliers de personnes vont mourir. Nous devrions aussi songer à une stratégie qui permettrait d’élaborer de vrais systèmes de santé dans les pays africains, car sinon nous allons devoir régulièrement faire face à ce genre de crises.  Ceci est un cri d’alarme, c’est vraiment important que nous réagissons maintenant !

 

Dernière màj le 8 décembre 2016