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La présidence d’Erdogan – une lourde hypothèque pour la Turquie ?

Pays : Türkei

Tags : Erdogan

Peine de mort, guerre civile, état d’urgence – pour Erdogan, tous les moyens sont bons pour asseoir son pouvoir. Lorsque le président turc n’était encore que premier ministre, Michael Thumann était en poste à Istanbul comme correspondant en Turquie. Dans une interview accordée à ARTE Info, il évoque ses espoirs déçus et nous confie ses pronostics pour ce pays longtemps considéré comme un pont entre l’Europe et l’Asie.

Dans votre livre "Der Islam-Irrtum" (La méprise sur l’islam), vous avez écrit en 2011 que la nouvelle victoire électorale du parti islamo-conservateur AKP conduirait notamment à une amélioration des conditions de vie de la population. Quels étaient les espoirs incarnés à l’époque par Erdogan, et comment voyez-vous la situation aujourd’hui ?

Erdogan a radicalement changé. Cet homme est polymorphe. Sa carrière politique n’est qu’un changement incessant, une litanie de contradictions. En 2005, il fut le premier chef de gouvernement turc à lancer des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Il avait en effet réussi à imposer des réformes, y compris du Code civil turc et du droit des femmes. A l’époque, je le tenais pour quelqu’un qui faisait avancer la Turquie. Aujourd’hui, la polarisation lui importe plus que l’intégration et l’économie. Il sait tirer parti des oppositions au sein de la société turque et a déclaré la guerre aux Kurdes pour remporter les élections de novembre 2015. Cette volte-face par rapport à sa politique antérieure, soucieuse d’intégration, montre que ce n’est pas un homme de convictions profondes et durables, qu’il pratique une politique qui sert ses intérêts personnels.

 

Au début du mois, Erdogan a fait arrêter et emprisonner de nombreux Kurdes et opposants au régime, il prône le rétablissement de la peine de mort et musèle la presse. Vous avez dit un jour : "La Turquie ne se détourne pas, elle change". Elle change en Etat autocratique ou en dictature ?

En Etat autocratique pour le moins. A court terme, Erdogan va parvenir à diviser les représentations politiques kurdes, l’objectif étant d’affaiblir l’opposition kurde. Dans la communauté kurde, il y a une aile politique et une aile militaire, qui défendent leurs intérêts chacune à sa façon. Dès lors que l’aile politique, actuellement encore en position dominante, est défaite, c’est l’aile militaire qui prend le dessus. Et Erdogan parvient ainsi à obtenir ce qu’il veut : une guerre civile entre Turques et Kurdes, un conflit qui mine les villes dans le Sud-Est de la Turquie, ce qu’il annonçait dans sa campagne électorale. Erdogan a été élu par une majorité. La Turquie ne s’est pas encore détournée, mais elle est en train de tourner le dos à l’Europe. Si elle rétablit la peine de mort, l’Union européenne devra en tirer les conséquences et geler les négociations avec la Turquie.

 

Pour le moment, l’Europe adopte une position attentiste. Avec la crise des réfugiés, l’Europe peut-elle assumer la responsabilité de rompre les négociations ? N’est-elle pas tributaire de la Turquie ?

Non, l’Europe ne s’est pas mise dans un rapport de dépendance en signant le pacte sur les migrants. Ce pacte n’est qu’une petite pièce du puzzle qui fonde l’attitude de l’Union européenne. Bien sûr, du point de vue européen, il serait plus utile de soutenir les Grecs dans leur réforme du droit d’asile pour qu’ainsi, Erdogan ne puisse plus utiliser le passage des réfugiés vers l’Europe comme moyen de pression contre l’UE. Au cas où l’Europe prendrait des décisions radicales, c’est surtout les relations bilatérales qui seraient menacées, comme celles entre la Turquie et l’Allemagne, où vivent 3 millions de Turcs. Une rupture abrupte et épidermique avec la Turquie pourrait avoir des conséquences désastreuses sur les populations et décourager les Turcs qui continuent de s’identifier à leur pays d’origine. Ce serait un camouflet pour le peuple et non pour la direction actuelle. Donc, pour l’instant, l’UE manœuvre très intelligemment. Mais je crois qu’elle tient souvent un discours par trop circonspect. Si la peine de mort devait être rétablie, il faudrait selon moi suspendre les négociations d’adhésion. Elles pourraient être reprises avec le président qui succèdera à Erdogan, ainsi l’UE garderait le contact avec le peuple turc en maintenant la perspective d’une future adhésion vis-à-vis de lui, mais pas de ce gouvernement, ni de ce président.

 

Voyez-vous des possibilités d’influer sur la politique intérieure turque ?

Il existe des possibilités, mais restreintes, dans le domaine économique : une grande partie du commerce se fait avec l’Union européenne ; l’Allemagne est le plus gros partenaire commercial de la Turquie ; une grande part des touristes vient d’Allemagne. Mais ces mesures n’impressionneront pas Erdogan dans l’exercice de son pouvoir. De l’extérieur, on ne réussira pas à le faire changer de cap
 

Dernière màj le 2 décembre 2016