La Passion selon Saint-Mortier

Pays : Belgique

Tags : Gérard Mortier, opéra, décès

"Échouez, échouez à nouveau, mais échouez mieux". Cette phrase de Samuel Beckett, Gérard Mortier la voyait tous les jours, posée sur son bureau. Et finalement, elle résume bien la carrière de ce drôle de Belge, entré par passion, par provocation, presque par effraction dans le monde lyrique.


Né en 1943 à Gand, Gérard Mortier est le fils d’un boulanger, mais c’est sa mère adorée qui va lui transmettre l'amour de l’opéra, un art qu'il découvre à 11 ans avec "La flûte enchantée" de Mozart.
 

Docteur en droit, il poursuit par une formation en management artistique. Petit à petit, il prend la tête de maisons lyriques, au tournant de sa trentaine : Düsseldorf, Francfort et Hambourg, avant de s'installer à la tête du Théâtre de la Monnaie en 1981. Mortier dépoussière l’institution assoupie et rénove même le bâtiment. Surtout, il fait venir des metteurs en scène contemporains, Luc Bondy par exemple. Les critiques et les dettes pleuvent. 
 

Au début des années 90, après une collaboration sur le projet parisien de l’Opéra Bastille, on le nomme à la tête du festival de Salzbourg. Et là encore, il veut innover et apporter du sang neuf. Même s’il déteste Salzbourg, "ce Disneyland musical" comme il l’appelle, Mortier s’engage ouvertement contre l’extrême-droite de Jorg Haïder, et la bourgeoisie autrichienne. Pour autant, il remplit les salles, et en 2001, il livre ses dernières productions, dont une "Chauve-souris" de Strauss, véritable bras d’honneur à l’Autriche. 
 

 

Provocation et passion l’entrainent alors à la tête de la Ruhrtriennale. Une expérience fabuleuse : il dispose de moyens considérables, et fait venir des Marthaler, des Platel, ou encore la Fura del Baus. Un triomphe qui lui ouvre presque naturellement les portes de l’Opéra de Paris en 2004. 
 

Et là encore ce public archi conservateur qui souvent lui fera payer son goût de l’innovation : Bill Viola signe avec Peter Sellars un "Tristan" grandiose, Haneke un "Don Giovanni". Il confie Wagner à un polonais, Krzysztof Warlikowski, et quitte l'Opéra de Paris sur une dernière commande, à l’artiste Anselm Kiefer.  
 

 

En 2008, il est nommé à New York, à la tête du City Opera. Mais la crise passant par là et ne lui donnant pas les moyens souhaités, il se retire du projet, préférant retrouver l’Europe et le Teatro Real de Madrid.
 

Autre challenge en pleine crise, et pourtant, il redore le blason de l’opéra madrilène sur la scène européenne. Hanecke, Platel ou Glass, et récemment une adaptation du film "Brokeback Mountain". Pas toujours des réussites, mais en tout cas, ce goût permanent pour la recherche et l’innovation. 
 

Passionné jusqu’au bout, malgré les critiques, souvent féroces du public comme de la presse, Gérard Mortier continuait d’avancer, voulant ouvrir par ses  choix et sa politique tarifaire l’opéra au plus grand nombre, même en période de crise. 
 

Persuadé de sa mission, il voyait dans l’art le meilleur moyen de lutter contre l’obscurité qui nous envahit en ces périodes de crise. Impliqué dans le combat politique, contre ces populistes qui "préfèrent garder le peuple sous leur seule emprise", il définissait ainsi son rôle : "celui d’essayer de semer le doute dans les esprits". Quelqu’en soit le prix, fut-il celui de l’échec. "Échouez, échouez à nouveau, mais échouez mieux"
 

Lionel Jullien / ARTE Journal

Dernière màj le 8 décembre 2016