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La mort d'une journaliste en Centrafrique

Pays : République Centrafricaine

Tags : Centrafrique, Journalistes

Camille Lepage avait 26 ans, elle travaillait comme photographe freelance pour rendre compte de l'horreur de la guerre en Centrafrique. Son corps a été retrouvé le 13 mai par l'armée française dans l'ouest du pays. L'Elysée affirme qu'elle a été assassinée.

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Notre dossier : Centrafrique, un pays malade de ses divisions

On ne sait pas vraiment quand ni comment Camille Lepage a trouvé la mort. Elle aurait été prise en embuscade, dimanche, alors qu'elle suivait des hommes armés anti-balaka, cette milice chrétienne qui depuis des mois mène des actions de représailles contre la population musulmane. Selon certaines sources, ce sont des Peuls qui ont attaqué, selon d'autres c'était un règlement de compte entre miliciens chrétiens.

 

Mort des 2 journalistes de RFI : l'enquête piétine

Cinq mois après l'assassinat dans le nord du Mali de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, les deux envoyés spéciaux de RFI, la justice est au point mort. Les proches de la journaliste Ghislaine Dupont ont décidé de créer une association pour relancer le dossier. Aucun juge d'instruction n'a encore nommé par le parquet antiterroriste de Paris, ce qui empêche les avocats des familles d'avoir accès au dossier ou de commencer les auditions de témoins. Ghislaine Dupont et Claude Verlon avaient été enlevés le 2 novembre 2013 à Kidal. Leurs corps, criblés de balles, avaient ensuite été retrouvés quelques heures plus tard, à une douzaine de kilomètres plus à l'est.

La passion du photojournalisme

C'est une patrouille de l'opération française Sangaris qui a retrouvé son corps ce mardi 13 mai, lors d'un contrôle d'une voiture conduite par des miliciens anti-balaka, dans l'ouest de la Centrafrique. Il gisait dans le coffre de la voiture, aux côtés de 3 autres corps, probablement des anti-balaka.

Camille Lepage avait 26 ans, elle était en Centrafrique depuis le mois de septembre. Selon sa mère, "elle avait la passion du photojournalisme (...) elle n'avait qu'une envie, c'était de témoigner sur les populations dont on ne parlait pas et qui étaient en danger". Une passion qui l'avait menée avant la Centrafrique, au Soudan du sud, à Juba, un autre pays oublié où la guerre civile fait rage.

 

Un métier à risque

Au total, 17 journalistes ont été tués dans le monde depuis le début de l'année, selon l'organisation Reporters sans frontière. Après l'annonce de la mort de Camille Lepage, le président François Hollande a demandé "aux journalistes de faire leur travail et, en même temps, de prendre d'infinies précuations". Selon la confondatrice de l'agence photo Hans Lucas, dont Camille Lepage faisait partie, elle "n'était pas du tout une tête brûlée. Elle savait exactement ce qu'elle faisait". Ce que nous a confirmé notre confrère Michel Dumont, qui l'avait rencontrée sur le terrain (cf : interview plus bas).

 

Le chaos

La République centrafricaine a sombré dans le chaos et la violence après la prise de pouvoir, par un coup d'Etat, des musulmans de la Séléka. Pendant des mois ils s'en sont pris aux populations chrétiennes, majoritaires dans la pays. Mais en janvier, le pays était dans un tel état de déliquescence qu'ils ont du céder le pouvoir aux chrétiens. C'est à ce moment-là que la milice anti-balaka a engagé de violentes actions de représailles à l'égard de tous les musulmans, sans distinction. Début décembre, la France a lancé une opération de maintien de la paix, l'Opération Sangaris. Même si le calme semble être revenu dans Bangui, la capitale, le chaos règne toujours dans les autres provinces du pays et les soldats français n'y peuvent rien. L'UE et l'ONU doivent envoyer des renforts.

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Camille Lepage a probablement été tuée dimanche, dans l'ouest du pays, lors d'un affrontement près du village de Gallo, dans la région de Bouar.

 

La Centrafrique est un terrain de guerre non-conventionnelle.

Michel Dumont - 14/05/2014

Michel Dumont est grand reporter pour ARTE Reportage. Il s'est rendu deux fois en République centrafricaine au cours des derniers mois. La première fois, en septembre 2013, quand les musulmans de la Séléka étaient au pouvoir puis une seconde fois, en mars 2014, après la démission de Michel Djotodia et l'accession au pouvoir de Catherine Samba-Panza. Pour lui, la situation dans le pays est encore très instable mais Camille Lepage n'a pas été prise pour cible. Elle aurait été victime d'un concours de circonstances tragique, comme il peut arriver sur les terrains de guerre.

 

ARTE Journal : Que savez-vous des circonstances de la mort de Camille Lepage ?

 

Michel Dumont : Camille Lepage, qu'on avait rencontrée quand on était sur place, n'a pas été assassinée. D'après des informations que j'ai recues de là-bas, elle s'est trouvée prise dans un affrontement entre des anti-balaka qu'elle suivait et un groupe d'éleveurs peuls, qui sont tous armés, parfois même lourdement. Malheureusement, elle s'est trouvée au mauvais endroit, au mauvais moment. Je trouve que François Hollande a été un peu vite en besogne en disant qu'elle avait été assassinée. Je ne pense pas qu'on lui ait délibérément tiré dessus. Ce n'est pas du tout comme pour les journalistes de RFI au Mali. D'après ce qu'on sait quand les forces françaises ont arrêté la camionnette, il y avait 4 corps dedans dont le sien. Les trois autres, c'étaient des anti-balaka qui avaient été tués. Pour faire ce genre de reportage, il faut malheureusement une grande part de chance et il ne faut pas être au mauvais endroit, au mauvais moment.

 

Camille Lepage est la première journaliste étrangère tuée en Centrafrique. Est-ce que ça signifie que la situation se dégrade sur place ?

 

Michel Dumont : La situation n'est pas en train de se dégrader, elle est très tendue depuis le début des opérations, depuis même plusieurs années. Ca n'est pas particulièrement plus tendu aujourd'hui qu'avant.

 

Avez-vous rencontré des difficultés particulières lors de vos reportages en Centrafrique ?

 

Michel Dumont : Oui. De toute façon c'est un terrain de guerre non-conventionnelle, c'est à dire qu'il n'y a pas deux clans qui s'affrontent, ce sont de petits groupes armés face à une forceLa RCA française, face à une force panafricaine. C'est très confus un peu partout donc forcément on rencontre chaque fois des difficultés, il faut prendre un maximum de précautions. Lors de notre dernier séjour, au moment du retour, on est tombé en plein canardage entre les anti-balaka et l'armée française sur la route de l'aéroport, puisque les Français sont basés à l'aéroport. On a eu beaucoup de difficultés à gagner l'aéroport, on a du prendre des risques pour rouler très vite au milieu des balles. C'était pas prévu, c'était pas un affrontement déclaré, c'étaient des tirs dont on ne savait pas trop d'où ça venait. On est régulièrement confronté à ce genre de situations dans ces pays-là.

 

Y'a-t-il un sentiment anti-français en RCA ?

 

Michel Dumont : Il faut reconnaître que oui dans la mesure où c'est devenu, qu'on le veuille ou non, une guerre qui oppose deux communautés religieuses. La communauté musulmane est aujourd'hui plus ou moins obligée de partir des endroits où elle était. Donc comme les Français sont là pour rétablir l'ordre, on les accuse aujourd'hui d'être à la solde des catholiques contre les musulmans, ce qui est totalement faux, ils essayent de s'interposer. Leur travail est très délicat sur place.

 

Michel Dumont, lors d'un reportage en République Centrafricaine, en septembre dernier.

 

Sent-on de l'animosité contre les journalistes ?

 

Michel Dumont : Pas particulièrement, encore que, quand on est journaliste français on est vite assimilé aux forces armées françaises. La dernière fois, on a tourné dans le quartier musulman de Bangui, qui est le 3ème arrondissement autour de la Grande mosquée. On a voulu filmer des maisons qui étaient totalement détruites, qui avaient été pillées pierre par pierre et là on a eu beaucoup de difficultés avec des groupes de jeunes qui nous disaient "vous faites de la propagande pour les musulmans, vous êtes pro-musulmans..." Donc à chaque fois on est pris à partie, soit d'un côté, soit de l'autre.

 

Comment travaillent les journalistes centrafricains ?

 

Michel Dumont : Les journalistes centrafricains n'ont pas une grande culture de la liberté de la presse, ils ne sont pas non plus indépendants économiquement, ils ont toujours été un peu aux ordres du pouvoir. Il y a très peu de journalistes centrafricains qui disent des choses ouvertement contre le gouvernement quel qu'il soit – que ce soit celui en place aujourd'hui, ou celui de la Séléka hier. Ils vont surtout aux conférences de presse, aux réunions officielles, ils vont très peu en province et c'est là que ça se passe en ce moment.

 

Voit-on de plus en plus sur les terrains réputés difficiles, de jeunes journalistes comme Camille Lepage qui travaillent en freelance et sans une grande expérience ?

 

Michel Dumont : Enormément, de plus en plus, et particulièrement des filles. Il y a énormément de jeunes journalistes qui sont tout juste sorties de l'école et qui partent sur des terrains chauds, en espérant se faire un nom. Je les ai rencontrées souvent en Afrique, en Afghanistan, en Irak.

 

Est-ce une bonne chose ou un signe de précarité pour la profession ?

 

Michel Dumont : C'est difficile de répondre à cette question. Il faut avoir le courage d'y aller mais il faut aussi avoir une certaine maturité pour aller dans ces endroits-là. Il ne faut pas faire n'importe quoi, il faut prendre un maximum de précautions quand on est jeune et qu'on sort de l'école, on n'a pas peut-être l'expérience nécessaire pour y aller. En ce qui concerne Camille Lepage, que j'ai rencontrée deux fois, c'était certes une jeune journaliste mais qui avait déjà couvert le Sud Soudan et qui n'était pas du tout une tête brûlée. C'était quelqu'un qui faisait attention où elle allait, qui n'y allait pas n'importe comment.

 

Interview réalisée par Fanny Lépine

 

A consulter aussi : 

http://www.grincant.com/2014/05/14/camille-lepage-avait-elle-sa-carte-de-presse-de-la-ccijp/

Dernière màj le 8 décembre 2016