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La lutte des Palestiniens face à une mémoire menacée

Pays : Palestine

Tags : conflit israélo-palestinien, Architecture, mémoire, Patrimoine, occupation, Israel

Le 15 mai, les Palestiniens commémorent la Nakba, c'est-à-dire l'exode de centaines de milliers d'entre eux au moment de la création de l'Etat d'Israël : la veille, lundi 14 mai, tandis que plusieurs officiels israéliens et américains célébraient en grande pompe l’inauguration de l’ambassade américaine à Jérusalem, 60 Palestiniens étaient tués par des tirs israéliens, et 2 400 autres étaient blessés lors d’affrontements à la frontière de la bande de Gaza.
Historiquement, la Nakba, tout comme la colonisation de Jérusalem-Est et des Territoires palestiniens à partir de 1967, a non seulement eu des conséquences sur le quotidien des Palestiniens, mais aussi sur leur héritage culturel. Comment une population préserve-t-elle sa mémoire lorsque les traces matérielles de son passé sont peu à peu effacées ? ARTE Info vous fait découvrir trois initiatives innovantes pour tenter de préserver la mémoire des Palestiniens.

Sur les contreforts de Jérusalem, non loin de l’agitation du centre-ville, se dressent des bâtiments étrangement silencieux. Une cinquantaine d’anciennes maisons en pierre construites à flanc de colline, entourées d’oliviers, entre lesquelles serpentent de petits sentiers. Des maisons encore debout mais vides, d’où personne n’entre ni ne sort.

Ces ruines sont celles du village palestinien de Lifta, dont les habitants ont fui en 1947, lors du conflit qui a précédé la création d’Israël l’année suivante. On estime qu’au moins 750 000 personnes ont alors quitté l'endroit ou ont été chassées de leur foyer par les forces armées israéliennes: les Palestiniens donnent à ces événements le nom de "Nakba", un mot arabe qui signifie "catastrophe". En Israël, on parle au contraire de "guerre d'indépendance".

La lutte des Palestiniens face à une mémoire menacée
La lutte des Palestiniens face à une mémoire menacée A l'occasion du 70ème anniversaire de la Nakba, focus sur les enjeux mémoriels du conflit israélo-palestinien. La lutte des Palestiniens face à une mémoire menacée
Lifta, rare trace matérielle de la Nakba

Lifta est l’un des rares vestiges encore visibles de la Nakba, comme l’expliquait en novembre 2017 à l’AFP Yacoub Odeh, qui en est originaire : "Pour nous, Lifta représente notre mémoire, notre histoire, nos droits, au-dessus du sol et au sous-sol... Ses arbres, son eau, ses pierres... Nous n'avons pas l'intention de l'abandonner. Jamais !". Mais Lifta est le symbole d’une mémoire occultée, qui n’a pas sa place dans le récit national de l'Etat hébreu  – même si cette narration officielle a été plusieurs fois remise en cause, notamment par les "nouveaux historiens" israéliens. Lifta, qui figure sur la liste des sites menacés de l’ONG américaine World Monuments Fund, est aujourd’hui menacé par un projet d’immobilier de luxe, devenu une bataille juridique et mémorielle.

 

La bataille de Riwaq pour préserver l'héritage architectural

Ils ont pensé, "si nous n’enregistrons pas et ne protégeons pas l’héritage restant, nous ne pourrons parler de rien avec les enfants à l’avenir"

Khaldun Bshara, directeur de Riwaq

"Pendant la Nakba, plus de la moitié de l’architecture, des bâtiments et des communes palestiniennes ont été détruits et la moitié de la population a été déplacée. Cela a été la première - et immense - destruction de la mémoire, de l’architecture et de l’héritage palestiniens", explique Khaldun Bshara, directeur de l’ONG Riwaq, spécialisée dans la sauvegarde de l’architecture et du patrimoine palestiniens. A partir de 1967, la colonisation de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie et de Gaza, ainsi que l’urbanisation, ont elles aussi profondément modifié le paysage. En Cisjordanie, le territoire est aujourd’hui de plus en plus fragmenté par les implantations, les checkpoints et le mur de séparation.

C’est à partir de ce constat que Riwaq a été fondée par des activistes palestiniens en 1991. Son premier grand chantier a été la création d’un registre des bâtiments historiques des Territoires palestiniens. "Ils ont pensé, 'si nous n’enregistrons pas et ne protégeons pas l’héritage restant, nous ne pourrons parler de rien avec les enfants à l’avenir'", relate Khaldun Bshara. Selon l’architecte, en 2006, à la fin de ce projet de registre, l’organisation avait recensé 50 000 bâtiments historiques - qui ne sont pas concernés par la législation sur l’archéologie -, dont la moitié était menacée ou partiellement détruite.

Riwaq a commencé par restaurer des bâtiments, puis des villages. Elle s’intéresse aujourd’hui à des zones plus grandes, dans une tentative de redonner une continuité à une terre morcelée. "Il s’agit de la fragmentation, de l’expropriation de l’espace palestinien, de la discontinuité de la région [...]… Il est important d’utiliser l’espace comme médium pour inverser les conditions coloniales", martèle Khaldun Bshara.

 

Grassroots Jerusalem lutte contre la colonisation à Jérusalem-Est

D’autres initiatives visent à préserver l’histoire des lieux, comme Grassroots Jerusalem. Cette organisation, créée par des Palestiniens habitant la Ville sainte, lutte contre la colonisation. Elle dispose d’une plateforme en ligne recensant l’histoire de tous les quartiers et villages de l’agglomération, dont l’Autorité palestinienne revendique la partie "est" comme capitale.

Ce projet est particulièrement actuel, alors que les Etats-Unis viennent de déplacer leur ambassade à Jérusalem, qu’ils reconnaissent comme la capitale de l’Etat hébreu. Depuis son annexion en 1967, en violation du droit international, Jérusalem-Est a elle aussi énormément changé : des dizaines de milliers de logements israéliens ont été construits, tant pour inverser la démographie de la ville que pour morceler le territoire. Aujourd’hui, 200 000 colons israéliens et 370 000 Palestiniens y vivent. Les habitants palestiniens y sont soumis à une pression quotidienne, des bâtiments sont détruits et de nouveaux quartiers émergent, dans une volonté d’israéliser cette partie de la ville.

Israël, Palestine, de quoi parle-t-on ? Pour comprendre les enjeux et les racines historiques du conflit, retrouvez ici tous nos reportages sur ce sujet.

 

Le projet transnational du Musée palestinien

La diaspora palestinienne

Sur les 12,3 millions de Palestiniens dans la monde, environ 6,1 millions vivent à l'étranger. 5,4 millions habitent dans des pays arabes (majoritairement au Proche-Orient et dans les pays du Golfe) et 685 000 dans le reste du monde (notamment sur le continent américain). Source : Bureau palestinien des statistiques, 2015.

Le Musée palestinien, inauguré il y a deux ans à Bir Zeit, en Cisjordanie, a pour objectif de "soutenir une culture palestinienne ouverte et dynamique, nationalement et internationalement". Il présente en ce moment une exposition sur la broderie palestinienne et sur son évolution, en lien avec l’histoire des Palestiniens.

Cette institution a aussi mis en place une plateforme web interactive, "Palestinian journeys", qui réunit des centaines d’archives sur la vie des Palestiniens depuis 1750 : une manière d'établir un récit de leur histoire qui soit accessible partout dans le monde, par-delà les frontières et les obstacles matériels. 

Ces trois projets émanent de la société civile, même si le musée a été inauguré en grande pompe par le président palestinien Mahmoud Abbas. Pour Khaldoun Bshara, ils sont tout aussi importants que l’action politique pure et dure : "Ils ont un agenda qui est complémentaire de notre agenda. Nous venons d’en bas et ils viennent d’en haut, bien sûr. Ils parlent internationalement et nous parlons localement".  

Dernière màj le 15 mai 2018