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Scandale Windrush : la ministre de l'Intérieur britannique démissionne

Pays : Royaume-Uni

Tags : Windrush, droits sociaux, Immigration

Amber Rudd, ministre anglaise de l’Intérieur, a présenté sa démission, dimanche 29 avril dans la soirée. Elle est emportée par le scandale Windrush, du nom des travailleurs venus de l'ancien empire britannique entre 1948 et 1973 et qui font aujourd'hui les frais d’une violente politique anti-immigration qui a conduit certains d’entre eux à perdre travail, logement et droits sociaux. Son départ est un coup dur pour le gouvernement de Theresa May, qui a elle-même initié cette politique quand elle occupait ce poste.

Trevor Johnson, père de deux filles, a appris en 2014 qu’il était considéré comme résidant illégalement en Grande-Bretagne. Après y avoir vécu 43 ans, il perd son travail et ses allocations. Il dépend des banques alimentaires et se voit réduit à mendier parfois pour payer son chauffage. Il est menacé d’être renvoyé de force dans le pays qu’il a quitté enfant, en 1971 : la Jamaïque. Son frère Desmond et lui étaient venus rejoindre, alors qu’ils avaient 11 et 10 ans, leurs parents venus travailler au Royaume-Uni. Ils ont construit leur vie dans ce qu’ils ont considéré depuis comme leur pays.

 


Une génération venue reconstruire la Grande-Bretagne

Ils font partie de la "génération Windrush". Nés dans les Antilles britanniques, alors encore colonies anglaises, 550 000 migrants arrivent au Royaume-Uni entre 1948 et 1973, sur invitation de Londres, pour aider à reconstruire le pays après la guerre. En échange, ils ont le droit de rester y vivre. Leur nom vient du bateau qui a transporté les premiers d’entre eux, l’Empire Windrush.

En 1971, la loi britannique change : les citoyens du Commonwealth vivant déjà au Royaume-Uni se voient confirmer leur droit de résidence permanent. Ils n’ont aucune démarche à entreprendre, dans un pays où la carte d’identité n’existe pas encore. Le ministère de l’Intérieur ne les enregistre pas non plus. Seuls ceux qui sont amenés à voyager font une demande de passeport. Pour tous les autres, la question ne se pose même pas : ils se sentent britanniques.

 

Ils font les frais d'un durcissement de la politique anti-immigration...

Mais en 2012, Theresa May, alors ministre de l’Intérieur, durcit la politique anti-immigration illégale. Pour louer un appartement, trouver un travail, bénéficier de soins financés par la sécurité sociale, il faut pouvoir prouver que l’on est bien citoyen britannique. Problème : les enfants du Windrush qui n’ont pas voyagé ou fait la démarche d’être naturalisés n’ont ni carte d’identité, ni passeport qui prouve qu’ils sont bien entrés légalement au Royaume-Uni et qu’ils ont le droit d’y rester. Souvent, ils sont arrivés en voyageant avec les documents d'identité de leurs parents.

Ils se retrouvent aujourd'hui au cœur d'un imbroglilio administratif, puisque le ministère de l’Intérieur a détruit en partie en 2010 les cartes d’enregistrement avec leur date d’arrivée. La plupart d’entre eux ont produit des attestations de cotisation à la sécurité sociale couvrant plusieurs décennies. Insuffisant, puisque ces documents ne prouvent pas en eux-mêmes qu’ils sont arrivés légalement entre 1948 et 1973. Le ministère de l’Intérieur, pour ses vérifications, peut exiger jusqu’à quatre pièces justificatives différentes pour chaque année de résidence au Royaume-Uni. Or, la plupart des gens de Windrush y vivent depuis quarante ou cinquante ans.

Les personnes arrivées après 1973, alors que l’Immigration Act de 1971 était entré en vigueur, ne sont pas concernées par cette situation, étant donné qu’elles ont dû se soumettre à des vérifications plus strictes avant de pouvoir s’établir en Grande-Bretagne.


...et ils ne sont pas les seuls

Si Trevor Johnson a craint d’être expulsé, son frère Desmond a connu un destin opposé : en 2001, il retourne en Jamaïque pour la première fois pour assister à l’enterrement de son père. Au moment de rentrer en Grande-Bretagne, il n’obtient pas de visa et reste bloqué en Jamaïque. Il n’a pas vu sa fille, restée en Angleterre, depuis seize ans. "Ca m’a fait l’effet d’une bombe. Je me demande ce que je ferais si mon fils ou ma fille mourait demain", confie-t-il au Guardian, qui a révélé le scandale outre-Manche.

Comme Trevor, ils sont nombreux à avoir perdu brutalement leur emploi, leur logement, leurs aides sociales. Certains se sont vu refuser des traitements médicaux, d’autres sont réduits à dormir dans la rue.

Je me sentais Britannique. C'était si simple...

Margaret O'Brien

Le scandale pourrait même s’étendre. Mardi 24 avril, Amelia Gentleman, journaliste au Guardian, a publié l’histoire d’une femme de 69 ans. Margaret O’Brien n’appartient pas à la génération Windrush mais en 1971, elle a quitté le Canada pour s’installer en Angleterre. Elle y a fondé sa famille et travaillé pendant vingt-cinq ans avant qu’une blessure ne la force à quitter son poste. En 2015, les versements de sa pension d’invalidité s’arrêtent et elle est déclarée immigrée illégale.

"Je me sentais Britannique. Lorsque je suis venue en Angleterre, le Canada faisait partie du Commonwealth. C’était si simple : je suis allée au job centre [l’équivalent du Pôle Emploi]. J’ai obtenu un numéro de sécurité sociale et j’ai trouvé un travail", confie-t-elle au journal. Le jour où elle reçoit un avis d’expulsion vers le Canada, c'est le début d’un parcours du combattant : tous les trois mois, elle doit se rendre au Home Office, le département du ministère de l’Intérieur chargé de traiter les cas comme le sien. Elle essaie d’expliquer sa situation, sans succès. Malade, elle fait deux heures de trajet pour s’y rendre. Sur place, l’attente est difficile et fatigante. Par chance, son conseiller d’une association d’aide aux réfugiés trouve un tampon qu’elle n’avait jamais remarqué dans son vieux passeport canadien, la preuve qu’elle est là légalement. 

 

Des compensations incertaines

Personne ne sait vraiment combien de personnes ont été touchées. Bien qu’aucun cas n’ait été identifié jusqu’à présent, selon les dires d’Amber Rudd, ministre de l’Intérieur, les employés du ministère vérifient que personne n’ait été expulsé du Royaume-Uni injustement.

La Première Ministre Theresa May et Amber Rudd ont présenté leurs excuses fin avril : "La génération Windrush a contribué à construire notre pays tel qu’il est aujourd’hui", a déclaré la cheffe du gouvernement. Le 23 avril, soit cinq mois après la révélation du scandale, Amber Rudd a finalement promis une compensation financière et une naturalisation d’office pour toute la génération Windrush. 

Pourtant, la pression sur le gouvernement ne décroît pas : plusieurs députés ont appelé la ministre de l’Intérieur à démissionner. Elle aurait su depuis plusieurs mois, selon des documents publiés par le Guardian, que la génération Windrush aurait à souffrir directement de sa politique. 

Les indemnisations annoncées par le gouvernement demeurent peu claires : qu’est-ce qui peut être vraiment remboursé, parmi les déplacements, pertes d’emploi, amendes, frais de dossier, allocations non versées ? Quelle est la valeur des années perdues en détentions injustes et des événements familiaux manqués ? Theresa May et Amber Rudd - avant sa démission - se sont engagées à réparer leurs erreurs, mais l’ampleur réelle du scandale Windrush n’est toujours pas vraiment connue. Le montant de sa facture, non plus.