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La galaxie pro-Assad en Europe

Pays : Union européenne

Tags : Bachar al-Assad, Conflit syrien, union européenne

Au début de l’année 2012, peu après le début du conflit syrien, les pays d’Europe occidentale ferment précipitamment leurs ambassades à Damas. Les relations diplomatiques entre Bachar al-Assad et les puissances européennes se crispent. Pourtant, diverses personnalités et mouvances politiques européennes continuent à soutenir -ou pour le moins à tolérer- le régime syrien. Qui sont-ils, et comment expliquer leur position ?

Depuis le début du conflit syrien, les pays européens font face à un épineux dilemme diplomatique. S’ils condamnent unanimement les actions de l’Etat islamique autoproclamé, la question de la légitimité du régime de Bachar al-Assad se révèle autrement plus clivante.

Deux positions émergent. La première, défendue par la majorité des gouvernements européens, consiste à condamner le régime syrien au nom de la défense des droits de l’homme. L’autre consiste à affirmer que Bachar al-Assad doit rester en place et qu’il faut se battre aux côtés de l’armée syrienne jusqu’à ce qu’elle ait repris le contrôle de tout le pays.

 

Le dénominateur commun à tous ceux qui ne sont pas anti-Assad : la conviction que l'alternative empirerait la situation et laisserait la Syrie aux mains des islamistes radicaux. 

David Rigoulet-Roze, spécialiste du Moyen-Orient

Au sein de l’Union européenne, certaines personnalités et formations politiques sont en contradiction avec la ligne choisie par leurs gouvernements et se montrent favorables au maintien du régime syrien. On trouve des partisans de cette position de chaque côté du spectre politique, de l’extrême gauche à l’extrême droite en passant par les partis conservateurs.

"Il faut distinguer ceux qui, comme certains parlementaires qui lui ont rendu visite récemment en Syrie, soutiennent plus ou moins réellement Bachar al-Assad, et ceux qui sont conduits à définir une position plus pragmatique par une forme de réalisme politique", estime David Rigoulet-Roze, enseignant-chercheur spécialisé sur le Moyen-Orient. Pour lui, "le dénominateur commun à tous ceux qui ne sont pas dans une posture anti-Assad, c’est la conviction que l’alternative au régime empirerait la situation et laisserait la Syrie aux mains des islamistes radicaux".

 

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Le dirigeant syrien pendant une interview donnée à Paris Match, le 4 décembre 2014. La photographie a été prise par l'agence arabe syrienne d'informations (SANA). 

 

EN FRANCE

À gauche :

Depuis le début du conflit syrien, la gauche française s’est en grande majorité montrée très critique à l’égard de Bachar al-Assad. Pour Nicolas Hénin, journaliste spécialiste du Moyen-Orient, la "ligne morale" choisie par le gouvernement français est "’une des plus cohérentes sur le plan de la diplomatie mondiale. A partir du moment où la France a dénoncé les actions d’Assad, elle n’est plus revenue sur cette décision, même si; au fil du conflit, la position a légèrement évolué pour devenir : ni Daech, ni Assad".

Mais à la gauche de la gauche, Jean-Luc Mélenchon détone. L’ancien président du Parti de gauche est un soutien indéfectible de Vladimir Poutine, principal allié de Bachar al-Assad. Il a répété à plusieurs reprises qu’il fallait continuer de négocier avec le régime syrien. Pour David Rigoulet-Roze, "c’est probablement son anti-américanisme" qui pousse Jean-Luc Mélenchon à s’aligner sur la position de Moscou.

Au mois de février, ce dernier a réaffirmé sur un plateau de télévision qu’il faisait confiance à Vladimir Poutine pour "éliminer Daech". Lorsqu’on l’interroge sur les bombardements russes ciblant délibérément les rebelles hostiles à Bachar al-Assad plutôt que les forces de Daech, l’eurodéputé répond : "ce n'est pas vrai".

 

À droite :

On compte davantage de soutiens d’Assad dans les rangs de la droite française. Thierry Mariani est l’un des hommes politiques français les plus proches du dirigeant syrien. Ce mardi 13 décembre, alors même que la communauté internationale déplore les exactions du régime sur les civils à l’est d’Alep -plusieurs dizaines de civils auraient été assassinés, dont des femmes et des enfants, le député LR continue de présenter la situation à Alep comme une bonne nouvelle.

 

Thierry Mariani a rendu visite à Bachar al-Assad à plusieurs reprises ces derniers mois, allant à l’encontre de la volonté du gouvernement. Au mois de mars, il était l’un des cinq parlementaires français partis en Syrie pour fêter Pâques avec les chrétiens d’Orient. Il avait ensuite rencontré le président syrien à Damas, lors d'une expédition fermement condamnée par le gouvernement français.

Parmi les candidats de la primaire de la droite et du centre qui s’est achevée fin novembre, deux hommes politiques sont connus pour leurs positions pro-Assad. Jean-Frédéric Poisson, président du Parti chrétien démocrate, a lui aussi rendu visite à Bachar al-Assad en juillet 2015.

 

 

Quant à François Fillon, vainqueur de la primaire et candidat de la droite à l’élection présidentielle, il soutient (ou a minima tolère) le président syrien. En septembre 2015, il déclarait par exemple sur Europe 1 : "l faut aider le régime de Bachar al-Assad, qui, avec tous les défauts qui sont les siens, est sur le point de tomber". Une position pro-régime "sans doute par défaut d’une meilleure option", selon David Rigoulet-Roze, et qui s’explique notamment par le fait que François Fillon défend la cause des chrétiens d’Orient. 

 

À l’extrême droite :

Le Front National soutient le régime de Bachar al-Assad de manière encore plus claire. Sa présidente, Marine Le Pen, n’a cessé de dire que la France devait s’allier au président syrien pour combattre Daech. Assad est "un dirigeant autoritaire" mais "pas un barbare", affirmait-elle en novembre 2015.

La société Riwal, fondée par Frédéric Châtillon, le conseiller officieux de Marine Le Pen, entretient par ailleurs des liens étroits avec la Syrie d’Assad. Riwal, qui est aussi un prestataire du FN, a monté un site internet de "réinformation” sur la Syrie baptisé "InfoSyrie" et très nettement pro-régime.

Le Front national est loin d’être le seul parti d’extrême droite européen à soutenir le régime d’Assad. "Dans le cas des partis d’extrême droite, le point déterminant pour expliquer cette position pro-régime réside dans la suspicion par rapport à l’islamisme et à la question migratoire, qui se trouveraient plus ou moins explicitement articulés", résume David Rigoulet-Roze. 

 

EN ALLEMAGNE

 

Outre-Rhin, très peu de personnalités politiques affichent publiquement leur soutien envers le président syrien, à l’exception de certains membres importants de l’AfD (Alternative pour l’Allemagne), parti de droite nationaliste. Deux de ses membres les plus importants, Alexander Gauland et Georg Pazderski, appellent au "réalisme". Pour ce dernier, président de l’AfD à Berlin, l’objectif affiché par la chancelière Angela Merkel de combattre le terrorisme islamique tout en œuvrant pour la chute d’Assad relève de la "bien-pensance" et d’un "déni de la réalité".

Bachar al-Assad pourrait d’après lui être un "allié très utile" dans la lutte contre l’islamisme. Il prône une "coalition contre l’Etat islamique", qui serait composée de l’Allemagne, des Etats-Unis, de la Russie, du régime d’Assad et de l’opposition syrienne.

L’ancien député de la CDU (Union chrétienne démocrate) Jürgen Todenhöfer plaide de son côté dans son livre 10 jours avec l’Etat islamique pour une solution diplomatique fondée sur des négociations entre le régime et les rebelles. D’après lui, Assad devrait tenter de trouver un compromis avec les rebelles, et les pays occidentaux devraient user de leur influence sur ces derniers pour les convaincre d’accepter l’autorité du dirigeant.  

Le fait qu’il y ait relativement peu de personnalités allemandes qui soutiennent publiquement Assad conduit Günter Meyer, le directeur du centre de recherche sur le monde arabe à l'université de Mayence, à revenir sur le rôle militaire secondaire du pays : “La France et le Royaume-Uni sont les plus proches partenaires militaires des Etats-Unis. Seuls des vols de surveillance et de transport sont assurés par l’Allemagne”.

La situation en Syrie est par ailleurs très présente dans le débat allemand, et soulève beaucoup de passions : “Au vu des dizaines de milliers de Syriens qui sont arrivés en Allemagne, et de la phrase prononcée par Angela Merkel, “nous allons y arriver”, la population est vraiment concernée”, ajoute Günter Meyer. Ce pourrait être la raison pour laquelle la plupart des politiciens allemands évitent de se prononcer à propos du dirigeant syrien.

Mais ces derniers temps, selon le spécialiste : “De plus en plus de gens se mettent à considérer que la reconquête de l’ouest de la Syrie, ainsi qu’une alliance éventuelle entre les Etats-Unis de Trump et la Russie de Poutine pour combattre l’état islamique à l’est, sont la seule solution pour que le pays retrouve sa stabilité.

 

EN AUTRICHE

 

Le ministre des affaires étrangères Sebastian Kurz considère qu’aucune solution ne peut être apportée au conflit syrien sans collaboration avec Bachar al-Assad. Il faut que "tous les joueurs soient réunis autour de la table" avançait-il en septembre 2015.

Parallèlement, Norbert Hofer, président du parti d’extrême droite FPÖ (Parti de la liberté), qui a perdu de très peu l’élection présidentielle, a soutenu lors d’une interview donnée à Russia Today que l’Autriche devait être en mesure de dialoguer avec tous les Etats. Norbert Höfer appelle également à une coopération avec la Russie, principal allié d’Assad.

AU ROYAUME-UNI

 

Le UKIP (Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni), un parti de la droite nationaliste et xénophobe, a toujours défendu une ligne différente de celle de l’ancien premier ministre David Cameron. Les positions pro-régime du UKIP ont été rappelées début décembre par Paul Nuttall, qui vient de remplacer Nigel Farage à la tête du parti. "Nous devrions simplement nous assurer que l’armée syrienne nettoie Alep, nettoie Raqqa et que le régime d’Assad reste en place, même s’il faudra des contrôles. […] Le fait est qu’Assad n’est pas une menace pour la paix mondiale, à l’inverse du terrorisme islamique."

De l’autre côté du spectre politique, l’actuel leader du parti travailliste Jeremy Corbyn a récemment fait parler de lui. On a appris fin octobre qu’il a accepté en 2009 un voyage en Syrie payé par des lobbys pro-palestiniens et rencontré le président Bachar al-Assad. A cette occasion, il a félicité le dirigeant pour son action auprès des réfugiés palestiniens. "Je rends hommage au fait que la Syrie a logé un très grand nombre de réfugiés et a assuré leur sécurité", a-t-il déclaré.

 

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Jeremy Corbyn est tout à gauche. Capture d'écran

 

A cette époque, il n’était toutefois pas encore à la tête du parti travailliste, et le conflit syrien n’avait pas encore commencé. "En 2009, Bachar al-Assad n’est pas encore considéré comme un dirigeant infréquentable. Même lorsque le printemps arabe éclate, il n’a pas encore réellement de sang sur les mains. C’est à partir du moment où il donne l’ordre de faire tirer l’armée à balles réelles sur la population, quand il commence à tuer son peuple, que le régime bascule", détaille Nicolas Hénin.

 

EN ESPAGNE

 

En Espagne, la ligne officielle du gouvernement est de considérer que la négociation avec le régime syrien est nécessaire. José Manuel Garcia-Margallo, alors ministre des Affaires étrangères, déclare en novembre 2015 que Bachar al-Assad est un "moindre mal" pour la Syrie. Et le ministre d’ajouter : "Si on veut la paix, il va falloir s’entendre avec Bachar, au moins de manière temporaire". Il a également comparé Assad à Staline, rappelant que les Etats-Unis avaient choisi de s’allier à lui pendant la Seconde Guerre mondiale pour battre les nazis.

Plus récemment, au mois d’octobre, l’Espagne a été rappelée à l’ordre par l’OTAN alors qu’elle s'apprêtait à autoriser des navires de guerre russes à accoster à Ceuta pour faire le plein. Ces navires russes étaient impliqués dans l’action militaire en Syrie. "Au vu de l’information que nous avons reçue, selon laquelle il était possible que ces navires soient impliqués dans une action militaire dans la ville syrienne d’Alep, le ministère des affaires étrangères a demandé à l’ambassade russe à Madrid de clarifier la situation", a déclaré José Manuel Garcia-Margallo à la BBC. L’étape à Ceuta a finalement été annulée.

Une évolution possible des positions européennes
Pour le journaliste Nicolas Hénin, l’évolution probable du conflit syrien dans les mois à venir risque de faire grossir les rangs des pro-Assad en Europe. "L’armée syrienne progresse et élimine les poches de rébellion, mais ce qui reste de l’opposition risque de basculer dans le terrorisme, de se fondre dans la population et de commettre des attentats pour marquer son opposition à Bachar al-Assad. [...] Ce qui est pour l’instant une guerre civile risque de basculer vers un terrorisme de grande ampleur."
La conséquence sur l’Europe d’un tel scénario : "S’il y a de nouvelles attaques terroristes majeures en France ou ailleurs en Europe, la réaction de l’opinion publique sera immédiate : vouloir lutter contre les groupes terroristes". Dans un tel cas de figure, "il sera très difficile pour le chef d’un Etat européen de continuer à rester sur une ligne anti-Assad".

 

Dernière màj le 19 décembre 2016