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La FIFA à l'épreuve de la realpolitik

Pays : Monde

Tags : FIFA, football, Coupe du monde, géopolitique

Pour la première fois, les pays membres de la FIFA étaient invités à désigner le pays organisateur par un vote à suffrage public. Cette réforme a l'avantage de la transparence, contrairement à l'ancien mode de décision qui relevait du seul comité exécutif et qui faisait l'objet de nombreuses critiques pour son opacité. Sans surprise, c'est la candidature commune des États-Unis, du Mexique et du Canada (United 2026) qui a été retenue face au Maroc pour organiser la Coupe du monde de football en 2026. Mais le vote public est aussi très révélateur de certaines tensions géopolitiques mondiales.

Qui a voté pour quel candidat ?
Trump met la pression

Alors que la FIFA aurait aimé que les pays et les fédérations n'expriment pas de préférence avant le vote, le président américain n'a pas hésité dans un tweet à menacer ses alliés qui se rangeraient du côté marocain.

"Les États-Unis ont réalisé un dossier SOLIDE avec le Canada et le Mexique pour la Coupe du monde 2026. Ce serait une honte si des pays que nous avons toujours soutenus faisaient campagne contre la candidature américaine. Pourquoi devrait-on soutenir ces pays s’ils ne nous soutiennent pas (y compris aux Nations Unies) ?"


Dans le viseur de Donald Trump, ses alliés africains et du Moyen-Orient, qui bénéficient des aides financières, de la protection ou du soutien des États-Unis sur l'échiquier mondial, mais qui auraient pu être tentés de soutenir le Maroc par solidarité géographique (une seule Coupe du monde a eu lieu sur le continent, en Afrique du Sud en 2010) ou par solidarité "arabo-musulmane". Un message clairement reçu par l'Arabie saoudite, qui a pris position pour le trio et a fait du lobbying auprès de ses voisins du Golfe et des pays musulmans d'Asie. Résultat : exceptés Oman et le Qatar, les États arabes du Golfe ont voté pour le trio américain, de même que l'Afghanistan, la Malaisie, l'Indonésie ou le Pakistan. Une volte-face vécue comme une trahison par le royaume chérifien. Certains médias marocains analysent déjà l'annulation de la visite du ministre de la Culture marocain à Riyad, officiellement pour des "raisons d'agenda", comme une première représaille à l'encontre des Saoudiens.

Les pressions américaines ne sont pas la seule explication. Rabat opère en effet depuis cinq ans un rapprochement économique avec le Qatar, facilitant les investissements des deux côtés. Un axe Rabat-Doha que l'Arabie saoudite voit d'un mauvais œil, elle qui a rompu ses relations diplomatiques et fermé sa frontière avec l'émirat il y a un an, l'accusant de "soutenir le terrorisme". Point d'orgue de cette crise, l'Arabie saoudite a menacé début juin son voisin d'une "action militaire", si celui-ci se dote de missiles S-400 russes. Or le Qatar a affiché un soutien inconditionnel au Maroc pour sa candidature de 2026, et a d'ores et déjà annoncé qu'il soutiendrait la sixième candidature du royaume. Car le roi Mohammed VI a fait savoir ce jeudi, par la voix de son ministre de la Jeunesse et des Sports, que le Maroc serait à nouveau candidat pour le Mondial 2030.

Le Sahara occidental comme pomme de discorde

En Afrique, les pressions américaines ont eu moins d'impact. Le Nigéria, directement visé par Donald Trump alors qu'il recevait le président nigérian Muhammadu Buhari à la Maison Blanche, a cependant soutenu le Maroc. Onze pays africains ont toutefois préféré le trio américain. Outre les menaces de Trump, la question du Sahara occidental peut expliquer les votes des fédérations botswanaise, mozambicaine, zimbabwéenne et lésothienne, soutiens historiques à l'autodétermination du Sahara occidental. L'Afrique du Sud et la Namibie ont également pris position contre le Maroc, considérant ce dernier comme un État colonialiste. Le Sahara occidental est une ancienne colonie espagnole, à la fois revendiquée par le Maroc et par la République arabe sahraouie démocratique, dont l'indépendance a été proclamée par le Front Polisario en 1976 après le départ des Espagnols. Depuis le cessez-le-feu en 1991, le Maroc contrôle et administre 80% du territoire, tandis que le Front Polisario contrôle les 20% à l'est d'un mur de défense construit par le Maroc dans les années 80.
À noter cependant, le soutien de l'Algérie à la candidature marocaine, malgré les tensions entre les deux pays à ce sujet. Début mai, le chef de la diplomatie marocaine s'était adressé à l'Onu pour dénoncer des incursions du Front Polisario dans la zone tampon entre les deux camps, menaçant d'intervenir militairement si nécessaire. Le ministre précisait que "dans ce différend régional qui dure depuis plus de 40 ans, l'Algérie a une responsabilité flagrante. [...] L'Algérie finance, abrite, arme, soutient diplomatiquement le Polisario". Mais l'Algérie soutient le Maroc quand il s'agit d'accueillir une Coupe du monde en Afrique.

Autre soutien historique du Front Polisario, la Havane, a choisi l'abstention. Cuba exprime ainsi son opposition à la candidature marocaine sans pour autant soutenir les États-Unis avec lesquels les relations se sont fortement tendues depuis l'élection de Trump à la Maison blanche.

Plus surprenante, l'abstention de l'Espagne. Certains y ont vu une tentative de ménager la chèvre et le chou : allié de son voisin autant que des Américains ou de son ancienne colonie, le Mexique, l'Espagne aurait ainsi préféré ne pas prendre position. Mais l'explication est à chercher ailleurs que dans la géopolitique. En effet, Luis Rubiales, le président de la fédération espagnole avait d'autres préoccupations : il lui fallait trouver un sélectionneur à son équipe, puisqu'il venait de limoger Julen Lopetegui pour avoir signé avec le Real Madrid sans en avertir la fédération, à deux jours seulement du premier match de la Roja au Mondial 2018. Invité à se justifier sur cette abstention, Luis Rubiales a expliqué hier qu'il n'a tout simplement pas pu participer au vote ni même le déléguer. Il a également réitéré son soutien au Maroc.
Quant à la Guinée, ambassadeur de la candidature du Maroc, son vote a été enregistré pour United 2026. Une situation que la Guinée conteste, mettant en cause le système de vote électronique de la FIFA. Comme quoi, la géopolitique n'explique pas tout.

Dernière màj le 15 juin 2018