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"La Corée du Nord n’a aucun intérêt à abandonner son programme nucléaire dans l'immédiat"

Pays : Monde

Tags : Kim Jong Un, Donald Trump, Corée du Nord, Etats-Unis, Singapour, sommet

Le président américain Donald Trump et le leader nord-coréen Kim Jong Un ont affiché leur entente pour "tourner la page du passé" mardi 12 juin à Singapour. La rencontre s’est conclue par la signature d’un accord commun entre les deux dirigeants pour une "dénucléarisation complète" de l’île. Mais au-delà du succès diplomatique, peut-on espérer une réelle détente entre Pyongyang et Washington ? Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la Recherche Stratégique, relativise le caractère "historique" de cette rencontre.

Donald Trump et Kim Jong-Un se serrant la main, à quelques minutes de la signature d’un document commun prônant une “dénucléarisation complète” de la péninsule. L’image est flatteuse pour le président américain, pyromane de la diplomatie souvent raillé pour sa piètre connaissance de la géographie mondiale. Avant même la rencontre de Singapour, plusieurs voix, à l’instar du président sud-coréen Moon Jae-in, l'ex-président américain Jimmy Carter ou encore le chef de la diplomatie britannique Boris Johnson, allaient même jusqu’à affirmer que Donald Trump pourrait mériter le prix Nobel… On en est encore loin. Il n’empêche qu’en matière de communication, le sommet de Singapour représente pour le président américain une victoire indéniable.

Kim Jong-Un a également toutes les raisons de se féliciter : en obtenant une rencontre en face-à-face avec un président américain en exercice, il réussit là où son père et son grand-père ont toujours échoué. Mais que peut-on espérer concrètement ?  Donald Trump a assuré que le "processus" de dénucléarisation pourrait désormais commencer "très rapidement". Le chercheur Antoine Bondaz relativise cependant le caractère historique de ce sommet : “Les engagements de la Corée du Nord sont très vagues, pour l’instant. Dans l’immédiat, elle n’a aucun intérêt à abandonner son programme nucléaire.

 

Le programme nucléaire représente une matérialisation du "Juche", l'idéologie nationale d'autonomie et d'indépendance après des siècles de colonisation chinoise et japonaise"

Antoine Bondaz

Une assurance-vie pour le régime

La Corée du Nord a constitutionnalisé son statut de puissance nucléaire en 2012. Et a fait depuis 2013 de son développement économique et nucléaire conjoint une priorité. Ce n’est pas pour "revenir subitement sur ce programme" à l’heure où ses derniers essais nucléaires la placent dans un rapport de force inédit avec Washington, selon Antoine Bondaz. La Corée du Nord se vante d'être désormais capable de frapper "n'importe quel point du globe". Elle n'en a pas encore fait la preuve. Mais les spécialistes estiment que la Corée du Nord est, au minimum, sur le point de développer une capacité de frappe intercontinentale opérationnelle, jusqu'à Washington.

La nucléarisation de la Corée du Nord représente une “matérialisation du “Juche”, l’idéologie nationale prônant l’autonomie et l’indépendance du pays après des siècles de domination chinoise et japonaise”, selon le chercheur. “Elle permet de justifier le sacrifice de la population nord-coréenne et représente une assurance-vie pour son régime héréditaire.

 

Pourquoi tendre la main aux Etats-Unis ?

L’ONU et Washington ont infligé de lourdes sanctions économiques à Pyongyang l’année dernière. Celles-ci n’ont pas provoqué un effondrement de l’économie nord-coréenne. Pour autant, Kim Jong-Un a tout intérêt à poursuivre les négociations : “cela lui permet d'éviter de nouvelles sanctions économiques, et lui donne un temps d’adaptation à celles que subit le pays actuellement”.

Sans pour autant faire de concession majeure. La Corée du Nord a déjà annoncé à de nombreuses reprises depuis 1992 qu’elle allait dénucléariser. Elle n’a pris aucun engagement concernant la vérifiabilité de cet engagement au sommet de Singapour, alors que le pays a déjà reçu la visite d’inspecteurs de l'Agence internationale de l’énergie atomique par le passé. La dernière fois, c’était en 2007.  

Le conseil de l’ONU réclame également une dénucléarisation “irréversible” de la péninsule. Un autre problème de fond dans les négociations, selon Antoine Bondaz : “On demande une dénucléarisation irréversible. Mais qu’est-ce qu’on promet en échange ? Ce n’est pas parce que vous signez un traité de paix, et que vous annoncez que vous n’attaquerez pas la Corée du Nord que vous n’allez pas le faire dans le futur.

Pas question pour la communauté internationale de revenir sur cette exigence dans l'immédiat. Cela reviendrait à dire aux autres pays qui aspirent à devenir des puissances nucléaires qu'avec un passage en force, on finit par obtenir ce qu'on veut. Comme cela a été le cas pour l'Inde et le Pakistan.