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"La Centrafrique est un terrain de guerre non-conventionnelle"

Pays : République Centrafricaine

Tags : Journalistes, camille lepage

Michel Dumont est grand reporter pour ARTE Reportage. Il s'est rendu deux fois en République centrafricaine au cours des derniers mois. La première fois, en septembre 2013, quand les musulmans de la Séléka étaient au pouvoir puis une seconde fois, en mars 2014, après la démission de Michel Djotodia et l'accession au pouvoir de Catherine Samba-Panza. Pour lui, la situation dans le pays est encore très instable mais Camille Lepage n'a pas été prise pour cible. Elle aurait été victime d'un concours de circonstances tragique, comme il peut arriver sur les terrains de guerre.

ARTE Journal : Que savez-vous des circonstances de la mort de Camille Lepage ?

 

Michel Dumont : Camille Lepage, qu'on avait rencontrée quand on était sur place, n'a pas été assassinée. D'après des informations que j'ai recues de là-bas, elle s'est trouvée prise dans un affrontement entre des anti-balaka qu'elle suivait et un groupe d'éleveurs peuls, qui sont tous armés, parfois même lourdement. Malheureusement, elle s'est trouvée au mauvais endroit, au mauvais moment. Je trouve que François Hollande a été un peu vite en besogne en disant qu'elle avait été assassinée. Je ne pense pas qu'on lui ait délibérément tiré dessus. Ce n'est pas du tout comme pour les journalistes de RFI au Mali. D'après ce qu'on sait quand les forces françaises ont arrêté la camionnette, il y avait 4 corps dedans dont le sien. Les trois autres, c'étaient des anti-balaka qui avaient été tués. Pour faire ce genre de reportage, il faut malheureusement une grande part de chance et il ne faut pas être au mauvais endroit, au mauvais moment.

 

Camille Lepage est la première journaliste étrangère tuée en Centrafrique. Est-ce que ça signifie que la situation se dégrade sur place ?

 

Michel Dumont : La situation n'est pas en train de se dégrader, elle est très tendue depuis le début des opérations, depuis même plusieurs années. Ca n'est pas particulièrement plus tendu aujourd'hui qu'avant.

 

Avez-vous rencontré des difficultés particulières lors de vos reportages en Centrafrique ?

 

Michel Dumont : Oui. De toute façon c'est un terrain de guerre non-conventionnelle, c'est à dire qu'il n'y a pas deux clans qui s'affrontent, ce sont de petits groupes armés face à une forceLa RCA française, face à une force panafricaine. C'est très confus un peu partout donc forcément on rencontre chaque fois des difficultés, il faut prendre un maximum de précautions. Lors de notre dernier séjour, au moment du retour, on est tombé en plein canardage entre les anti-balaka et l'armée française sur la route de l'aéroport, puisque les Français sont basés à l'aéroport. On a eu beaucoup de difficultés à gagner l'aéroport, on a du prendre des risques pour rouler très vite au milieu des balles. C'était pas prévu, c'était pas un affrontement déclaré, c'étaient des tirs dont on ne savait pas trop d'où ça venait. On est régulièrement confronté à ce genre de situations dans ces pays-là.

 

Y'a-t-il un sentiment anti-français en RCA ?

 

Michel Dumont : Il faut reconnaître que oui dans la mesure où c'est devenu, qu'on le veuille ou non, une guerre qui oppose deux communautés religieuses. La communauté musulmane est aujourd'hui plus ou moins obligée de partir des endroits où elle était. Donc comme les Français sont là pour rétablir l'ordre, on les accuse aujourd'hui d'être à la solde des catholiques contre les musulmans, ce qui est totalement faux, ils essayent de s'interposer. Leur travail est très délicat sur place.

 

Sent-on de l'animosité contre les journalistes ?

 

Michel Dumont : Pas particulièrement, encore que, quand on est journaliste français on est vite assimilé aux forces armées françaises. La dernière fois, on a tourné dans le quartier musulman de Bangui, qui est le 3ème arrondissement autour de la Grande mosquée. On a voulu filmer des maisons qui étaient totalement détruites, qui avaient été pillées pierre par pierre et là on a eu beaucoup de difficultés avec des groupes de jeunes qui nous disaient "vous faites de la propagande pour les musulmans, vous êtes pro-musulmans..." Donc à chaque fois on est pris à partie, soit d'un côté, soit de l'autre.

 

Comment travaillent les journalistes centrafricains ?

 

Michel Dumont : Les journalistes centrafricains n'ont pas une grande culture de la liberté de la presse, ils ne sont pas non plus indépendants économiquement, ils ont toujours été un peu aux ordres du pouvoir. Il y a très peu de journalistes centrafricains qui disent des choses ouvertement contre le gouvernement quel qu'il soit – que ce soit celui en place aujourd'hui, ou celui de la Séléka hier. Ils vont surtout aux conférences de presse, aux réunions officielles, ils vont très peu en province et c'est là que ça se passe en ce moment.

 

Voit-on de plus en plus sur les terrains réputés difficiles, de jeunes journalistes comme Camille Lepage qui travaillent en freelance et sans une grande expérience ?

 

Michel Dumont : Enormément, de plus en plus, et particulièrement des filles. Il y a énormément de jeunes journalistes qui sont tout juste sorties de l'école et qui partent sur des terrains chauds, en espérant se faire un nom. Je les ai rencontrées souvent en Afrique, en Afghanistan, en Irak.

 

Est-ce une bonne chose ou un signe de précarité pour la profession ?

 

Michel Dumont : C'est difficile de répondre à cette question. Il faut avoir le courage d'y aller mais il faut aussi avoir une certaine maturité pour aller dans ces endroits-là. Il ne faut pas faire n'importe quoi, il faut prendre un maximum de précautions quand on est jeune et qu'on sort de l'école, on n'a pas peut-être l'expérience nécessaire pour y aller. En ce qui concerne Camille Lepage, que j'ai rencontrée deux fois, c'était certes une jeune journaliste mais qui avait déjà couvert le Sud Soudan et qui n'était pas du tout une tête brûlée. C'était quelqu'un qui faisait attention où elle allait, qui n'y allait pas n'importe comment.

 

Dernière màj le 8 décembre 2016