"La Bulgarie veut fermer sa frontière à titre préventif"

Pays : Bulgarie, Turquie

Tags : Bulgarie, Turquie, Immigration, Europe

La Bulgarie est devenue la nouvelle porte d'entrée de l'Europe, notamment pour les dizaines de milliers de réfugiés syriens qui fuient la guerre civile. Depuis 2012, les entrées clandestines ont été multipliées par 7. Environ 10 000 migrants ont afflué aux frontières de la Bulgarie, laissant le pays le plus pauvre d'Europe sans ressources pour endiguer cette vague incontrôlée. Du coup, le gouvernement bulgare a décidé de construire un mur sur 30 km, là où passent la majorité des réfugiés, dans la zone du mont Strandja, particulièrement escarpée. C'est déjà le quatrième mur aux frontières de l'Europe, après Melilla, Ceuta et la Grèce. Engluée dans le chômage de masse, l'Europe semble oublier la détresse de ceux qui fuient la guerre ou la misère. Pour Catherine de Wenden, directrice de recherche au CNRS, la Bulgarie a érigé ce mur en prévention pour ne pas se retrouver dans la même situation que la Grèce, où pendant des années, le fleuve Evros a été considéré comme une passoire pour des centaines de milliers de réfugiés. Interview.

ARTE Journal : La Bulgarie est en train de construire un mur de 30 km le long de sa frontière avec la Turquie. Peut-on dire que c'est un aveu d'échec de la politique migratoire européenne ?

 

Catherine de Wenden : Dans la mesure où la Turquie ne fait pas partie de l'espace européen, ce n'est pas un aveu d'échec, plutôt une prévention, compte-tenu du fait que beaucoup de flux qui viennent de Turquie se retrouvent en Grèce et je pense que la Bulgarie ne veut pas devenir un nouvel espace de la frontière Evros, comme c'est le cas avec la Grèce. C'est plutôt pour montrer que les frontières externes de l'Europe sont mal assurées, et qu'aujourd'hui, l'essentiel des flux ne sont pas à l'intérieur de l'Europe, comme c'était le projet initial, mais surtout aux portes de l'Europe, aux frontières extérieures de l'Europe.

 

Est-ce que le mur est une solution efficace pour lutter contre l'immigration ?

 

Catherine de Wenden : Je ne pense pas puisqu'en fait, malgré les murs, malgré tous les systèmes très sophistiqués et très militarisés de contrôle des frontières physiques, on a une migration lente et continue aux abords de l'Europe donc en fait les murs ne sont qu'un instrument de dissuasion mais très vite, les migrants inventent d'autres frontières. Si on ferme ici, ils passeront ailleurs et donc, à ma connaissance, ça n'a pas beaucoup dissuadé ni fermé l'Europe aux nouveaux arrivants.

 

Dans quelle mesure la Bulgarie, qui est l'une des portes d'entrée vers l'Europe, est-elle aidée par Bruxelles ?

 

Catherine de Wenden : La Bulgarie fait maintenant complètement partie de l'Union européenne puisque ses citoyens sont devenus des citoyens européens, au sens plein du terme, c'est à dire qu'ils ont, non seulement la liberté de circuler, ce qu'ils avaient déjà depuis 2001, mais aussi la liberté de travailler et de s'installer - donc de ce point de vue-là, c'est une entrée véritable de la Bulgarie dans l'espace européen.

La Bulgarie craint que malgré la mise en œuvre de Schengen, malgré Frontex, malgré d'autres instruments comme les visas, sa frontière aux abords de l'Europe continue d'être une passoire. Il ne faut pas oublier que la Bulgarie a aussi une frontière avec la Mer noire qui peut être un facteur d'appel important puisqu'il y a d'autres pays qui sont sur la Mer noire et qui ne font pas partie de l'Union européenne, c'est notamment le cas de l'Ukraine qui est en crise aujourd'hui ou d'une partie de la Russie. Donc c'est aussi en réponse à cette crainte qu'elle a voulu prévenir finalement le conflit Grèce-Turquie sur le contrôle des frontières.

 

N'est-ce pas surtout parce qu'elle se sent débordée par cet afflux de réfugiés, principalement des Syriens, et pas assez aidée par l'Europe ?

 

Catherine de Wenden : Oui tout à fait. Tous les pays d'Europe du sud se sentent à la fois mal aimés, méprisés et peu aidés par les autres pays européens qui eux ne sont pas confrontés aux flux qui viennent des crises et des conflits. Ça a été le cas pour l'Italie avec Lampedusa où les gens venaient d'Afrique de l'Est et des révolutions arabes. C'est le cas aussi pour la Bulgarie qui craint sans doute quelques effets de la situation ukrainienne mais surtout les effets de la crise syrienne. Pour ne pas se voir opposer l'image d'un pays passoire, à titre préventif, la Bulgarie veut fermer sa frontière et construire un mur.

 

Ce n'est pas le premier mur à être érigé en Europe, mais tout de même, symboliquement c'est assez fort. L'Europe n'est-elle pas en train de s'enfermer ?

 

Catherine de Wenden : Complètement. C'est un symbole assez inquiétant des mentalités à l'intérieur de l'Union Européenne. Il ne faut pas oublier que ça s'installe dans un climat de peur de l'autre généralisé, de sentiment qu'elle devient une terre d'immigration, d'installation, et je crois que cette prise de conscience, pour beaucoup d'Européens est extrêmement douloureuse. C'est aussi une réponse à très court terme à une situation qui pourrait être assortie de beaucoup plus de mobilités entre l'Europe et ses voisins non européens. Si on ouvrait davantage les frontières à plus de gens, on n'aurait pas ces constructions de murs, ni cette peur de l'autre et beaucoup plus d'activités économiques transnationales entre l'Europe et ses voisins non européens.

 

http://e.infogr.am/les-murs-du-monde
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Interview réalisée par Fanny Lépine

Infographies: Laure Siegel