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Les Kurdes cherchent-ils à évincer les Arabes du nord de l'Irak ?

Pays : Irak

Tags : Kurdes, EI

Destructions d'habitations, déplacements forcés de populations : Amnesty International dénonce dans un rapport les représailles des forces kurdes contre les sunnites dans les zones libérées de l'Etat islamique. Contacté par ARTE Info, le gouvernement régional du Kurdistan rejette en bloc des "allégations complètement fausses". Et appelle la communauté internationale à prendre ses responsabilités.

Que révèle l'enquête d'Amnesty ?

Dans un rapport publié mercredi, Amnesty International est catégorique : les forces kurdes ont détruit des milliers de maisons dans une tentative apparente de déplacer les populations arabes. Ces destructions ont eu lieu après la reprise par les forces kurdes de zones contrôlées par le groupe terroriste Etat islamique (EI), qui s'est emparé de vastes pans du territoire irakien au nord et à l'ouest de Bagdad en 2014. 

"Les peshmergas - combattants des unités du gouvernement régional du Kurdistan - et des milices kurdes du nord de l’Irak ont passé au bulldozer, fait exploser et réduit en cendres des milliers de logements dans le but de déraciner des populations arabes, en représailles contre leur soutien supposé au groupe État islamique"affirme Amnesty"Le fait de déplacer des civils par la force et détruire délibérément leurs maisons et leurs biens sans justification militaire peut équivaloir à des crimes de guerre", ajoute Donatella Rovera, conseillère pour les situations de crise au sein de l'organisation.

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Le reportage d'ARTE Journal sur la stratégie des Kurdes en Irak (juin 2014)

A l'aide de recherches réalisées dans treize villages et villes et de témoignages recueillis auprès d'une centaine de témoins, l'ONG a rassemblé des preuves de "déplacements forcés et destructions de maisons à grande échelle" par les forces kurdes dans les provinces de Ninive, Kirkouk et Diyala. Ces provinces se trouvent à l'extérieur du Kurdistan mais les forces kurdes y ont pris ou renforcé leur contrôle après la fuite des troupes irakiennes consécutive à l'offensive dévastatrice de l'EI en 2014.

Bordé par la Syrie à l'ouest, la Turquie au nord et l'Iran à l'est, le Kurdistan irakien est une entité autonome, reconnue par la Constitution irakienne et la communauté internationale. En vert foncé, ses frontières officielles ; en vert, le territoire incorporé par les autorités kurdes ; et en vert pâle, le territoire revendiqué.

kurdistan iraq
Que montrent les photographies satellite ?

Pour appuyer ses dires, Amnesty International se base notamment sur une série d'images satellite, qui montrent des villages arabes proches de Jalawla, à l’est du gouvernorat de Diyala, que des milliers d'habitants ont quitté après que des combattants de l’EI ont attaqué la zone en juin 2014. "Plus d’un an après que la zone a été reprise par les peshmergas, les résidents ne peuvent pas rentrer chez eux et les villages ont été en grande partie détruits", détaille Amnesty. Le village de Tabaj Hamid a par exemple été rasé. "Pas une seule structure n’a été épargnée", note l'organisation.

À Jumeili, les enquêteurs d'Amnesty "ont découvert qu’il ne restait de la majeure partie du village que des décombres". Un constat là aussi étayé par des images satellite, "qui montrent que 95 % des murs et des structures basses ont été détruits".

Pourquoi cela pose problème ?

Ce n'est pas la première fois que les Kurdes, soutenus par les puissances occidentales dans leur lutte contre l'EI, sont épinglés par les organisations de défense des droits de l'homme. En février 2015, Human Rights Watch tirait déjà la sonnette d'alarme : "Les forces kurdes irakiennes ont confiné des milliers de résidents arabes dans des "zones de sécurité" dans les régions du nord de l'Irak dont elles ont repris le contrôle. Cela fait plusieurs mois que les forces kurdes empêchent des résidents arabes qui avaient été déplacés par les combats de retourner chez eux dans les zones libérées des provinces de Ninive et d'Erbil, tout en autorisant aux Kurdes à revenir dans ces régions et même à s’installer dans les maisons de résidents arabes qui avaient dû fuir."

Les responsables kurdes souhaiteraient élargir leur région autonome en dépeuplant certaines zones de leurs habitants arabes mais Bagdad s'y oppose fermement, sans être en réelle mesure d'empêcher les Kurdes d'agir. Destruction de maisons, vol de biens... une pratique courante dans le cadre des affrontements en cours en Irak, entraînant la colère des Arabes sunnites, pris en étau entre d'un côté, les forces kurdes, et de l'autre, les milices chiites, dont les meurtres, enlèvements et autres "crimes de guerre" ont été pointés par Amnesty International en 2014. Quitte à achever de jeter une partie de la population... dans les bras de l'EI, organisation terroriste que Kurdes et chiites combattent pourtant.

Comment réagit le gouvernement kurde ?

Joint au téléphone par ARTE Info, Dindar Zibari, porte-parole du ministère des Affaires étrangères du gouvernement régional du Kurdistan, dénonce un rapport "partial" et rejette en bloc les "allégations complètement fausses" d'Amnesty International : "Avant toute chose, la plupart des destructions sont du fait de l’EI. Ensuite, pendant les opérations de libération, les bombardements aériens de la coalition ont détruits de nombreuses habitations. Enfin, quand les peshmergas ont réussi à pénétrer dans ces zones, certains bâtiments étaient piégés, soit parce que des djihadistes s’y cachaient, prêts à se faire exploser, soit parce qu’ils étaient minés", certifie-t-il. "Nous devions donc détruire ces bâtiments. Si quelqu’un a commis des crimes dans cette histoire, c’est bien l'EI, pas les forces kurdes."

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Arabes sunnites et chiites, Kurdes... notre article pour comprendre les divisions ethniques et religieuses en Irak

Pour justifier les "déplacements forcés" d'Arabes sunnites révélés par Amnesty, Dindar Zibari invoque la sécurité de la population : "Les conditions de vie dans les zones récemment libérées de l'EI, situées à proximité de la ligne de front, sont encore très fragiles." Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères assure que le gouvernement autorisera, en temps voulu, les Arabes à retourner dans leurs villages. "Au cours des deux dernières années, le Kurdistan a accueilli 700 000 déplacés. Ils coûtent cher à la région et bousculent l’équilibre démographique entre Kurdes et Arabes", estime-t-il, en appelant la communauté internationale à prendre ses responsabilités : "Que font l'Onu, les organisations internationales et les pays occidentaux pour les déplacés en Irak ? Rien. Ils doivent apporter leur soutien militaire, humanitaire et financier pour nous aider à repeupler ces zones."

Selon le Comité international de la Croix-Rouge, l'Irak a connu, en 2015, un nombre record de déplacés : trois millions de personnes auraient été contraintes de fuir leur foyer. Un record mondial.

Dernière màj le 8 décembre 2016