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Kobané, ville martyre

Pays : Syrie

Tags : Kobané, Daech, Kurdes, Peshmergas

Adossée à la frontière turque, Kobané (ou Aïn al-Arab en arabe), n’est pas simplement la troisième ville kurde de Syrie : elle est avant tout le symbole de la résistance face à Daesh. Acculés pendant de longs mois, les habitants de la cité n’ont pas eu d’autre solution que de s’exiler. Le bilan est lourd, pertes humaines, dégâts matériels. Mais dans leur malheur, les peshmergas, amoindris, peuvent s’enorgueillir de la reconquête de leur ville.

Kobané, ville martyre

L’un des "pires massacres" de l’Etat islamique en Syrie. "Trois cents morts en à peine 48 heures". C’est par ces mots que l’Observatoire syrien des droits de l’Homme a qualifié l’offensive de l’EI du jeudi 25 juin 2015, sur Kobané. Une attaque surprise, sans réelle motivation de reconquête territoriale, devant laquelle les combattants kurdes des YPG (Unité de protection du peuple) ont su faire bloc. L’objectif de l’EI semble de massacrer. Après deux jours d’intenses combats, les djihadistes battent en retraite et la ville est à nouveau aux mains des Kurdes Mais cette victoire reste en demi-teinte et n'est que le reflet d’une population qui vit, depuis 10 mois, la peur au ventre, sans cesse menacée par les djihadistes.

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Pour comprendre le symbole qu’est devenu Kobané, il faut remonter au 13 septembre 2014. Déterminé, l’Etat islamique attaque pour la première fois les villages alentours. Une stratégie qui leur permet d’encercler de part et d’autre la ville kurde. Seul l’accès à la frontière turque reste dégagé, dans le nord, ce qui permet aux civils de fuir loin des combats. Mais dans un premier temps, les milliers de refugiés se retrouvent coincés aux abords de la frontière : bloqués, sur décision du premier ministre turc Ahmet Davutoğlu. Après quelques jours, les autorités turques acceptent d’ouvrir le poste-frontière et c’est finalement dans le district de Suruç que plus 130.000 femmes, enfants, personnes âgées ou handicapés trouvent refuge.

 

 

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Les djihadistes entrent dans la ville

Peu à peu, Daesh se rapproche des portes de Kobané et en moins d’une semaine, ils ne sont plus qu’à quelques kilomètres de leur objectif. La majorité des villages avoisinants sont sous l’influence de l’EI, et ce, grâce à une puissance de feu bien supérieure à celle des forces kurdes. Dans leur rang, des dizaines de tanks, vraisemblablement pris à l’armée syrienne, des fusils longues portées, des lance-missiles et, d’après le New York Times, environ 9000 combattants déployés autour de Kobané. Face à eux, les YPG (la branche armée du PYD, Parti de l’union démocratique), les peshmergas, c’est-à-dire les combattants kurdes, et enfin, les forces de la coalition internationale dirigé par les Etats-Unis.

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Le samedi 27 septembre 2014, les hommes de l’EI tirent leurs premières roquettes en direction de Kobané. Malgré les premières frappes aériennes de la coalition le mercredi 24 septembre, Daesh continue sa progression du côté est, d’où les tirs sont partis. Il n'y a aucun mort, mais pour la populations kurde, c'est le début d’un calvaire : plusieurs mois d’errance entre la Syrie et la Turquie.

Début octobre, Daesh prend le contrôle de trois quartiers de l’est de la ville. Le drapeau noir de l'Etat islamique y est désormais fièrement exhibé. La ville est assiégée et les frappes de la coalition semblent inefficaces. Au sol, les forces kurdes sont surmenées et accusent le coup. Face à cela, le conseil militaire ordonne aux derniers civils de quitter la ville, déjà vidée à 90%.

Quinze jours plus tard, c’est 50% de Kobané qui passe  sous influence djihadiste, dont le "carré de sécurité", où se trouvent les bâtiments officiels et le commandement des YPG.  Dans les rangs kurdes, les affrontements commencent à se faire sentir et le moral est au plus bas. Une aide serait la bienvenue. Un appel du pied entendu par les Américains qui larguent pour la première fois des armes aux forces kurdes, et ce malgré la réticence des autorités turques. Toutefois, les hommes de l’EI continuent leurs exactions et le samedi 29 novembre, cinq attentats-suicides éclatent simultanément. Le poste-frontière de Mursitpinar entre la Syrie et la Turquie, ordinairement calme, est la cible de plusieurs kamikazes. Bilan : 50 djihadistes et 11 peshmergas sont tués.

 

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Les Kurdes repoussent Daesh hors de Kobané

La dernière attaque a nourri un désir de vengeance côté kurde : le mois de décembre est marqué par la reconquête. De part et d’autre de la ville, les combattants des YPG, appuyés par les frappes de la coalition internationale, poussent les rangs de l’EI. Le jeudi 5 janvier, 80% d’Aïn al-Arab (Kobané en Arabe) est à nouveau contrôlé par les Kurdes, dont le fameux "carré de sécurité". Le lundi 26 janvier, la ville est entièrement libérée. Les djihadistes, chassés, se terrent alors dans les villages conquis : en un peu plus d’un mois, les forces des YPG récupèrent 300 des 350 hameaux alentours.

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Une reconquête qui a le goût d’une vraie victoire pour les forces kurdes qui retrouvent un certain optimisme, malgré une peur constante de nouvelles attaques, à l’instar de celle du jeudi 25 juin. Le bilan est néanmoins sombre : les affrontements ont fait environ 1600 victimes et 70% des infrastructures de la ville ont été détruites. L’heure est désormais à la reconstruction dans la cité de Kobané, devenue le symbole de la lutte contre le terrorisme.

 

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Le "making of" du tournage
Massoud Hamid, reporter kurde syrien, s’est rendu pour notre rédaction à Kobané fin juin 2015, quelques jours avant l’incursion de Daesh le 25 juin. Razzia meurtrière dans laquelle ont péri 300 civils, ainsi que des combattants kurdes des YPG.

Massoud Hamid a purgé une peine de trois ans de prison en Syrie, de juillet 2003 à juillet 2006, pour avoir publié sur Internet les photos d’une manifestation pro-kurde à Damas. Lauréat du prix "Cyberliberté" de Reporters sans frontières en 2005, il vit en France depuis janvier 2007. Depuis le début de la guerre en 2011, il a réalisé plusieurs reportages en Syrie. En décembre 2014 et janvier 2015, alors que la ville était occupée par Daesh, il a filmé Kobané à plusieurs reprises. En juin dernier, il se rendait, pour la première fois depuis sa libération le 26 janvier 2015, dans la cité kurde. Il a suivi une famille, exilée en Turquie pendant six mois, qui est retournée à Kobané en avril 2015. Voici une interview de Massoud Hamid, autour de son tournage.
 

Comment êtes-vous entré dans Kobané ?
Comme tous les autres journalistes, je suis passé par la ville turque de Suruç, à quelques kilomètres de la frontière et de Kobané. Dans cette ville, des centaines d’habitants de Kobané ont trouvé refuge. Un réseau de sympathisants du PYD (parti kurde qui contrôle les territoires kurdes syriens) s’occupent d’accompagner les journalistes à Kobané. Une fois la frontière passée, il faut se méfier, c’est très dangereux, il y a encore beaucoup de mines installées par Daesh.

Votre première impression une fois arrivé à Kobané ?
Changement radical. En décembre, en janvier, quand elle était sous le contrôle de Daesh, Kobané était une ville fantôme, vidée de ses habitants. Une ville qui avait perdu son âme. En juin, j’ai trouvé une cité en pleine reconstruction, avec une administration et une police bien organisées. Le tout géré par les forces syriennes kurdes du PYD. Les habitants sont rentrés d’exil : je dirais que 20 000 personnes vivent aujourd’hui dans Kobané et les villages alentours. 

Comment avez-vous trouvé les habitants de Kobané ?
Après la libération de la ville en janvier, et le sérieux recul de Daesh, les habitants sont revenus d’exil remplis d’espoir : ils n’imaginaient pas un seul instant que les djihadistes de Daesh pourraient attaquer à nouveau, comme ils l’ont fait le 25 juin. Les gens que j’ai rencontré et la famille que j’ai filmé étaient confiants, mais je dois dire que, depuis, la situation a changé. Je suis encore en contact avec eux par sms et par mail : tout le monde vit à nouveau la peur au ventre, mais cela n’empêche pas la reconstruction de se poursuivre. Les habitants de Kobané et les Kurdes en général sont inquiets, tout en restant vigilants sur la position de la Turquie. A Kobané, beaucoup pensent que la Turquie joue un double jeu, que les djihadistes de Daesh ont pu entrer à nouveau dans la ville parce que la Turquie les a laissé passer par ses postes-frontières. La Turquie voit d’un mauvais œil la montée en puissance d’un Etat kurde en Irak et en Syrie. Cette nouvelle attaque a renforcé le sentiment d’hostilité et de méfiance ressentis à Kobané, envers Daesh bien-sûr, mais aussi envers les Turcs.

Quelles sont les conditions de vie des habitants de Kobané aujourd’hui ?
Il faut imaginer une ville en grande partie en ruine et en plein chantier (des engins de construction, des camions remplis de matériel en provenance de Turquie, et financés par la diaspora kurde, affluent chaque jour), avec partout le son omniprésent des générateurs, seuls moyens d’avoir de l’électricité. Le château d’eau n’a pas été détruit mais il est aussi alimenté par des générateurs, et il n’y a que quelques heures d’eau par jour. La reconquête de la ville de Tal Abyad (à l'est de Kobané) par les forces kurdes, le 16 juin dernier, a changé la donne. Le diesel se vendait jusque là à plus de 2 euros le litre : aujourd’hui, il est retombé à 8 centimes d’euros le litre, ce qui est bien sûr beaucoup plus économique pour se déplacer ou alimenter les générateurs. Pour ce qui est du nerf de la guerre, le moral des habitants, même s’ils vivent dans la peur permanente d’une nouvelle attaque, ils n'en restent pas moins combattifs et prêts à reconstruire leur ville.

Et quelles sont les conditions de travail des journalistes ?
Un appartement sert de maison d’accueil pour les journalistes : il est géré par l’Union des medias libres (organisation mise en place par le PYD). Un générateur fournit de l’électricité de 8h à minuit. Les combattants kurdes des YPG (bras armé du PYD) s’occupent de la sécurité des journalistes et se chargent de les amener sur le front. Comme nous pensions que Kobané était hors de danger, avant l’attaque du 25 juin, il n’y avait pas de forces de sécurité devant la maison des journalistes. En revanche, nous avons été briefé sur la présence de mines installés par Daesh dans certains quartiers ou aux alentours de Kobané.

 

 

Dernière màj le 8 décembre 2016