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Jour 6 : ici & maintenant

Pays : Russie

Tags : Idiots, Kirill Serebrennikov

Avant même le début du spectacle, nous sommes prévenus : de chaque côté du plateau, deux écrans nous avertissent qu’ici est prononcé "un vœu de chasteté". Ce vœu, c’est celui du dogme 95, établi par des ces cinéastes danois en 95 -aucun décor artificiel, bannissement de tout éclairage "artistique", aucune illusion n’est permise, la musique doit être directe… Voilà pour la théorie, le dogme théâtral.

Pour le reste, c’est à partir du film de Lars von Trier réalisé en 1998 que Kirill Serbrennikov et sa troupe renouvellent l’expérience d’un groupe de jeunes qui bousculent et éprouvent les règles sociales. Sauf que nous ne sommes plus au Danemark, mais à Moscou, dans la Russie de Poutine. 

 

Chacun laisse parler son idiot, ils se retrouvent vite confrontés à l’intolérance et à la violence qui règne dans la Russie d’aujourd’hui, autoritaire. Dès le départ, nous sommes dans la salle d’un tribunal, l’accusé est dans une cage face au magistrat. C’est l’un des idiots, il s’appelle Elisei, il est ici parce qu’il a troublé l’ordre public. Ce n’est que le premier d’une longue liste d’idiots qui viendront devant la justice au cours du spectacle pour avoir troublé le Moscou d’aujourd’hui. Des audiences qui sont autant d’intermèdes entre ces hommes et ces femmes qui tentent de trouver leurs idiots, sur les notes du Lac des Cygnes (exécutées, Dogme oblige, en direct par l’un des acteurs sur son piano électronique). 

 

A quoi bon cette société qui devient de plus en plus riche. Nous ne devenons pas plus heureux.

Extrait

On comprend que faire l’idiot ici, c’est quelque part essayer d’être soi. Un artiste, une femme, un homosexuel. Trouver son idiot, c’est être intrépide, être libre. Ne pensez pas que ce théâtre-là, lyrique et fou, n’est qu’un théâtre de résistance face au système Poutine. C’est aussi une critique au vitriol de la société telle qu’elle est. Pas seulement violente, mais aussi ennuyeuse. On pense souvent aux Pussy Riot et à leur concert dans une église, qui leur a valu des mois d’emprisonnement. 

 

Alors oui, il est possible de parler d’un théâtre de résistance. La troupe d’acteurs du Gogol théâtre à l’énergie dingue, à force de jouer ces idiots, finit par interpeller le public. Ces idiots-là, ce n’est pas un appel à une révolution politique, mais plutôt à une insurrection intérieure. Kirill Serebrennikov le sait, même avec sa folie. Il sait, comme il le dit, que "le théâtre a été inventé pour désamorcer les révolutions."

 

"Les idiots"
Mis en scène de Kirill Serebrennikov
Cour du Lycée Saint Joseph
Jusqu’au 11 juillet

Dernière màj le 8 décembre 2016